Une génération anxieuse : et si les smartphones étaient en cause ?

Qui n’a pas déjà été frappé par la façon quelque peu étrange dont les interactions entre adolescents se déclinent aujourd’hui ? On les voit de plus en plus souvent échanger entre eux de manière distraite et décousue, le nez collé à leur téléphone, occupés à scroller, à prendre des selfies ou à envoyer des snaps. Entre deux cours, à l’école, un étrange silence signale parfois à une enseignante perplexe que chaque élève s’est retiré confortablement dans sa petite bulle numérique.

Est-ce que ce désinvestissement progressif des interactions sociales réelles au profit de la vie virtuelle pourrait expliquer les problèmes de santé mentale massifs de la génération Z ? C’est l’hypothèse que formule Jonathan Haidt, célèbre psychologue social américain, dans un essai passionnant : The Anxious Generation: How the Great Rewiring of Childhood Is Causing an Epidemic of Mental Illness (traduction française à paraître en juin).

Comme son titre le suggère, le point de départ de ce livre est la véritable épidémie de maladies mentales, en particulier l’anxiété et la dépression, qui affecte depuis quelques années les Etats-Unis et bien d’autres pays occidentaux. Se basant sur de nombreuses études, il montre qu’entre 2010 et 2015, on peut identifier une nette inflexion du phénomène et il cherche à s’interroger sur les changements survenus précisément dans ces années-là.

Et notamment sur le plan technologique : généralisation des smartphones et accès sans limite à Internet ; apparition des appareils photos à l’avant des téléphones et essor des selfies ; émergence de réseaux sociaux particulièrement addictifs où la viralité devient centrale. Mais aussi, plus globalement, explosion des activités numériques chronophages – des jeux vidéo MMO à YouTube, en passant par… la pornographie en ligne – auxquelles il devient possible d’accéder en tout temps et depuis n’importe où.

Même depuis les salles de classe ? C’est tout à fait possible : une étude de 2015 du Pew Research Center suggère que les adolescents américains passaient déjà en moyenne sept heures par jour devant des écrans (téléphone, ordinateur, télévision) rien que pour leurs loisirs ! En Suisse, les chiffres semblent inférieurs, mais sans être rassurants non plus: on se situe encore juste sous la barre des 4 heures par jour chez les 12 à 19 ans, mais pour le téléphone portable uniquement. Par ailleurs, toutes les études suggèrent que les élèves issus des milieux les plus défavorisés sont aussi ceux qui passent le plus de temps devant des écrans. De quoi creuser encore les inégalités sociales?

Quoi qu’il en soit, même sans poser de jugement sur le nombre d’heures consacrées à ces activités, un constat s’impose : tout ce temps est forcément pris sur d’autres activités qui, selon Haidt, sont essentielles au développement des enfants et des adolescents, dont le cerveau se trouve dans une phase de développement particulièrement sensible.

En particulier, on l’a évoqué, les interactions sociales des jeunes dans la vie réelle se réduisent comme peau de chagrin au profit d’une sociabilité numérique qui ne les nourrit pas de la même manière ; une proportion croissante des jeunes américains dit souffrir de solitude. Autre élément crucial : les écrans empiètent comme on le sait sur le sommeil, avec toutes les conséquences délétères que l’on peut imaginer sur de jeunes personnes. Enfin, et tout enseignant peut le constater au quotidien, on assiste à une importante fragmentation de l’attention chez de nombreux élèves.

Mis bout à bout, ces différents éléments permettent sans doute de mieux appréhender certains phénomènes constatés dans nos salles de classe : fatigue, attention défaillante, difficultés à faire des lectures suivies, voire même absentéisme et troubles mentaux.

Des solutions collectives

L’argumentaire de Haidt est particulièrement convaincant dans la mesure où il se base sur un vaste corpus d'études qu’il présente avec beaucoup de transparence dans son livre et sur le site Internet qui lui est consacré. Son ouvrage, loin d’être un pamphlet au ton outré, prend le temps de poser chaque argument de manière nuancée et équilibrée. Une force de son propos est aussi d’évoquer différentes pistes pour remédier collectivement à cette situation, dont l’une au moins concerne directement l’école. Il préconise en effet un système où les élèves seraient invités à déposer leur téléphone tous les matins dans un casier pour consacrer leur pleine attention aux enseignants et à leurs camarades pendant la journée, sans que celle-ci soit parasitée par ces « bloqueurs d’expériences » que sont nos smartphones.

Étant donné que certains pays, comme le Royaume Uni, semblent vouloir se lancer, pourquoi pas nous ?

Pour aller plus loin

Ce compte-rendu ne présente bien sûr que certains aspects de cet essai très riche de 400 pages, qui est d'ores et déjà un best-seller aux Etats-Unis. Nous ne pouvons donc que vous recommander de le lire en entier. Si vous hésitez encore ou que vous préférez attendre la sortie de la traduction française, nous vous suggérons les deux ressources ci-dessous (en anglais) :

 

The Anxious Generation: How the Great Rewiring of Childhood Is Causing an Epidemic of Mental Illness, Jonathan Haidt, Penguin Press, New York, 2024.

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