Lecture et numérique : les liaisons dangereuses ?

"La Liseuse" ou "Jeune Fille lisant" de Jean-Honoré Fragonard (National Gallery of Art de Washington, DC).

Cette année, la rentrée a été marquée par une série d’articles préoccupants dans la presse. On a d’abord appris que les compétences des apprentis en français et en mathématiques avaient tellement baissé, qu’un employeur sur cinq hésiterait aujourd’hui à en embaucher. Quelques jours plus tard, une déferlante d’articles s’est penchée sur le dernier rapport PISA, qui a alerté lui aussi sur la chute du niveau des élèves en lecture. Et pas qu’en Suisse : depuis 2018, dans les trois quarts des pays examinés, les élèves ont perdu, dans ce domaine, l’équivalent de plus d’une année scolaire !

Bien sûr, il serait absurde de chercher une explication unique à des phénomènes aussi complexes, mais on peut légitimement supposer que certaines pratiques numériques ont contribué à cette situation. En ce qui concerne la lecture, le fait que de nombreux enfants privilégient les écrans au détriment de la lecture de livres est d’ailleurs évoqué par les auteurs du rapport PISA dès l’avant-propos : « nous ne pouvons l’affirmer avec certitude, mais il est possible que le fait de lire de moins en moins souvent pour le plaisir au bénéfice de la lecture numérique – parcourir les feeds des réseaux sociaux en assimilant rapidement les informations – ait un impact négatif sur l’aptitude des élèves à se confronter à des textes et à des données complexes »*. Ils rejoignent en cela les analyses du Dr Raphaël Zaffran, directeur adjoint du Centre pour la formation continue et à distance (CFCD) à l’Université de Genève, qui constate un « effondrement de la lecture » et pose l’hypothèse que celui-ci est le « symbole d’une fracture attentionnelle au sein d’une société qui ne sait plus se concentrer ». L’article qu’il consacre à ce sujet offre une piste intéressante pour comprendre les résultats catastrophiques des élèves aux tests PISA, en particulier le fait qu’« Internet réoriente notre traitement de l’information vers une lecture superficielle et fragmentée, souvent accompagnée d’images et de vidéos, au détriment de la lecture profonde et contemplative. »

Les auteurs du rapport PISA enchaînent ensuite sur un autre point qui, depuis deux ou trois ans, s’est souvent retrouvé au cœur de l’actualité : « Peut-être sans surprise, alors qu’une utilisation limitée ou modérée des appareils numériques au service de l’apprentissage à l’école est souvent associée à de meilleurs résultats, l’utilisation de ces appareils à des fins de loisirs sur temps scolaire inverse drastiquement la tendance, avec des performances substantiellement plus faibles. Cela soulève la question suivante : est-ce que des appareils comme les smartphones – conçus pour capter au maximum l’attention de leurs utilisateurs – sont compatibles avec une attention académique soutenue ? »* Et, en effet, les téléphones portables ont récemment été bannis des établissements du Primaire et du Secondaire I.

Toutefois, la tendance au Secondaire II est plutôt à une extension du BYOD (Bring Your Own Device). Les élèves de l’Ecole de Commerce amènent aujourd’hui leur ordinateur personnel à l’école et sont ainsi soumis, jusque dans leur salle de classe, à toutes les tentations que l’on sait : jeux, réseaux sociaux, messagerie, streaming, etc. Avec quel effet sur leur attention et leur aptitude à se concentrer sur la lecture « profonde et contemplative » ? Nul ne peut le quantifier. Et la réforme en cours du Collège semble vouloir emprunter la même voie.

Or, si comme le propose Raphaël Zaffran dans un autre article, la concentration est « la super-compétence du XXIe siècle », l’école devrait prêter une attention toute particulière à la place du numérique dans les écoles. Les auteurs du rapport PISA ne disent pas autre chose : « Pour les décideurs politiques qui souhaitent renforcer la littératie numérique, la leçon est claire : le point de départ de toute préparation au numérique devrait être d’aider les jeunes à cultiver leur capacité à se concentrer, à interpréter, à synthétiser et à raisonner – des capacités qui sont étroitement liées aux habitudes de lecture profonde – et pas de leur faire utiliser des appareils numériques. […] La technologie peut être un puissant amplificateur d'apprentissage, mais seulement si les élèves sont dotés des outils cognitifs et métacognitifs nécessaires pour l'utiliser judicieusement. Ce qui implique de conserver du temps pour la lecture sur temps scolaire et de concevoir des plateformes d'apprentissage numérique qui récompensent la réflexion, et non la réaction uniquement. »*

* Notre traduction.

Pour aller plus loin

Si ce sujet vous intéresse, nous vous conseillons la lecture de l'avant-propos du rapport PISA (en anglais, pp. 5 à 7) qui aborde également la question de l’IA de manière éclairée, soulignant aussi bien les risques que les opportunités qui lui sont associés.

Nous vous recommandons également ces deux articles de Raphaël Zaffran, sur le site de l’Université de Genève :

  1. « Se concentrer à l’ère de l’économie de l’attention et des IA génératives : la super-compétence du XXIe siècle? »
  2. « Effondrement de la lecture: symbole d’une fracture attentionnelle au sein d’une société qui ne sait plus se concentrer ? »

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