Des communautés d’émotion ...

Boissinot Alain, « Le numérique : nouvelle pédagogie et nouvelle rhétorique ? », Administration & Éducation, 2015/2 (N° 146), p. 37-46. DOI : 10.3917/admed.146.0037.

L'article

 

En fait l’enjeu aujourd’hui est plutôt de penser une nouvelle rhétorique, au sens plein du terme. Il ne s’agit pas d’opposer abruptement des modèles qui en fait coexistent, mais de prendre lucidement la mesure des déplacements et d’en examiner les enjeux sociaux et pédagogiques.

L’un de ceux-ci mérite d’être signalé. Il concerne moins les codes utilisés que l’idée même qu’on se fait du processus de communication. En ce domaine, le développement des outils numériques et des réseaux sociaux modifie sans doute la donne. La linguistique nous a habitués à considérer le discours comme interaction entre un émetteur et un récepteur. De la même façon, la rhétorique classique distinguait l’ethos (concernant l’image de l’orateur), le logos (le discours lui-même) et le pathos (concernant l’effet visé sur le public).

Or, on peut se demander si les pratiques actuelles ne tendent pas à hypertrophier les pôles de l’ethos et du pathos par opposition au discours lui-même. Sur les réseaux sociaux, prolifèrent des mises en scène impudiques de l’émetteur, une sorte d’exhibitionnisme verbal et parfois iconique qui vise simplement l’expression immédiate de soi : songeons à la mode des « selfies ». En même temps, est sollicitée la communion avec un récepteur réel ou virtuel, sur un mode affectif plus que rationnel : il s’agit de partager des enthousiasmes ou des indignations, de cliquer pour signifier qu’on « aime »… Des communautés d’émotion se constituent, plus que des communautés de raison. Entre ces deux pôles de l’ethos et du pathos, quelle place reste-t-il au discours lui-même, limité à 140 signes, en une époque qui ne reconnaît plus guère la nuance et la subtilité argumentative ?

C’est peut-être ce déplacement qui pose au système éducatif un problème culturel majeur. Les valeurs de l’École sont fondées sur le respect de la rationalité, sur la recherche de la vérité opposée à la « doxa », sur le primat de la raison par rapport aux affects. Mais tout cela ne va plus de soi… Le nouveau socle commun français, notamment dans le domaine intitulé « La formation de la personne et du citoyen », tente de refonder de ce point de vue le positionnement de l’École. Et la Charte des programmes, publiée par le Conseil supérieur des programmes en avril 2014, affirme clairement : « Les savoirs enseignés à l’École (…) participent de l’ambition d’une recherche de vérité. Celle-ci, diverse selon les champs du savoir, se fonde sur une démarche rationnelle. Elle est régulièrement mise à jour et se distingue de l’opinion et du préjugé ».

Ce n’est peut-être pas un hasard si, sous la pression de l’actualité, les débats sur l’éducation portent aujourd’hui plus sur des questions morales – on redécouvre le terme – que techniques…

Ainsi, sous ses différents visages, le numérique représente un apport essentiel pour la pédagogie et les enseignements. Il va sans doute dans le sens d’une « formation tout au long de la vie ».

Mais ses effets ne sont pas mécaniques et ne suffisent pas à eux seuls : il faut une reconfiguration d’ensemble, une démarche globale, qui ne se limitent pas à des plans généraux, souvent trop centrés sur les équipements, mais qui portent sur les établissements eux-mêmes et sur les projets et pratiques d’enseignement.

D’autre part, s’il n’est pas inutile de réfléchir aux changements de paradigme que permet le numérique, voire de les pousser à l’extrême pour en saisir la logique, dans la pratique les modèles se mêlent et coexistent, comme cela a toujours été le cas. Il est donc assez réducteur de penser en termes de remplacement d’un modèle par un autre. Il s’agit plutôt de chercher la recombinaison la plus riche et la plus efficace, en une sorte de métissage didactique. Des opportunités à saisir, plutôt qu’un tsunami à subir…