Wikipédia et l’auto-organisation
Cardon Dominique, « Wikipédia et l’auto-organisation », dans : , Culture numérique. sous la direction de Cardon Dominique. Paris, Presses de Sciences Po, « Hors collection », 2019, p. 123-132.
On en apprend beaucoup en quelques pages qui décrivent l'organisation et le travail de régulation qui permettent un tel fonctionnement. Bien commun, contributions, procédures collectives, répartition des droits, participation à la gouvernance, surveillance, gestion des conflits, etc.
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Wikipédia est l’entreprise collective la plus audacieuse jamais réalisée à l’échelle du web. Miracle sociologique auquel personne ne croyait, l’encyclopédie en ligne offre un exemple parfait de bien commun, d’innovation ascendante et d’intelligence collective. La grande originalité de son fonctionnement est de permettre à une foule d’internautes de produire des contributions d’une qualité surprenante sans que l’on ait au préalable vérifié leurs compétences.
Lorsqu’il fonde Nupedia, future Wikipédia, en mars 2000, Jimmy Wales envisage de créer une encyclopédie gratuite de tous les savoirs en demandant à des experts de chaque domaine d’écrire des articles. Il confie à Larry Sanger, un jeune philosophe, la tâche de rassembler les articles, mais il apparaît très vite que les experts – à qui Sanger demande même de lui faxer leur diplôme de PhD pour vérifier leurs compétences – ne sont pas disposés à contribuer gratuitement. Au bout d’une année, Nupedia a rassemblé moins de vingt articles. Larry Sanger profite toutefois de cette période de collecte pour ouvrir, en janvier 2001, un site de discussion des articles à l’aide d’une technologie nouvelle, inventée par l’informaticien américain Ward Cunningham en 1995, le wiki. Un wiki permet à quiconque d’écrire, d’effacer et de corriger des pages du web à partir d’une utilisation ingénieuse du lien hypertexte. Le site, qui n’est à l’origine destiné qu’à discuter des articles avant leur publication, s’appelle Wikipédia.
Or, si d’un côté les experts ne rendent pas leurs articles pour Nupedia, de l’autre les internautes discutent avec passion les articles sur Wikipédia et produisent eux-mêmes des contributions très pertinentes sans pour autant être des experts patentés…
Lire un texte sur Wikipédia
Tricot André, Rafenomanjato Jean, « Le numérique et le métier d’élève », Hermès, La Revue, 2017/2 (n° 78), p. 142-150. DOI : 10.3917/herm.078.0142
L'article
(...) Il est probable que les humains n’aient jamais autant lu qu’aujourd’hui. Aux États-Unis par exemple, les adultes passent 4 h 30 heures à lire par jour en moyenne, contre 1 h 46 il y a 40 ans (White et al., 2010). Si l’on compare les 40 ans qui séparent 1970 et 2010 aux 5 000 ans qui séparent l’invention de l’écriture de 1970, alors on est obligé de convenir combien Umberto Eco avait raison : l’arrivée des ordinateurs dans notre vie, c’est d’abord du temps de lecture en plus. Wikipédia est devenu l’un des dix sites les plus visités au monde, le premier ayant une visée éducative. L’intégration de l’encyclopédie dans les pratiques informationnelles est si forte (Tricot, Sahut et Lemarié, 2016) que le dénombrement des consultations de ses articles et des modifications dont ils font l’objet permet de prévoir la propagation des épidémies de grippe ou de dengue plusieurs jours à l’avance, ou encore le succès d’un film dans les salles de cinéma avant même sa sortie. Une caractéristique importante de Wikipédia réside dans le fait que les auteurs de chaque article sont non seulement plusieurs, mais inconnus du lecteur. Enfin, le système des liens hypertextes permet au lecteur de cliquer sur un mot qui va l’emmener en quelques dixièmes de secondes vers un autre article, alors qu’il ou elle n’a pas fini de lire le premier. En quoi consiste donc la tâche de lecture compréhension d’un texte sur Wikipédia ? C’est sans doute une tâche extrêmement exigeante, où comprendre dépend de la capacité du lecteur à élaborer un modèle des sources multiples (Braten et al., 2011), mais aussi de la capacité à gérer son but de lecture pendant qu’on lit, et enfin, de la capacité à évaluer la qualité, la fiabilité et la pertinence de l’information que l’on traite. C’est bien une profonde mutation de la tâche de lecture qui est opérée. (pp.147-148)