Commençons ici avec des propos de Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS en sciences de la communication ( qui d’ailleurs intervient aussi dans le film présenté ci-dessous):
« Le monde lui-même a changé. Surtout depuis quarante ans. Tout va trop vite, sans trop de points de repère. Toutes les frontières s’effacent, l’économisme, la modernité et la vitesse s’imposent. L’éducation doit aussi « s’adapter » à cette société actuelle. Il n’y a pas d’autre idéologie que l’économie triomphante, qui oblige donc à s’adapter. L’école ne doit pas être un lieu de résistance à cette modernité, mais au contraire doit permettre de s’adapter plus vite. Adaptation : le maître mot. Réflexion critique : une opération inutile. L’utilitarisme domine, pas seulement dans l’éducation, mais dans toutes les activités humaines et sociales. » (p. 208)
La conséquence de cette mutation idéologique ? Une dévalorisation du monde de la connaissance, de la lenteur, de l’érudition. Tout va vite, tout doit aller vite. L’information, avec les banques de données et les mégadonnées s’imposent face à la culture. Tout est segmenté, accessible. Par les smartphones, on accède à tout et l’individu recompose à son gré. Le livre est alors démodé, encombrant par rapport à tout ce qui est rapide, mobile, universel.
La quantité, la vitesse, l’accessibilité sont les valeurs qui s’imposent. La modernité ? C’est tout, tout de suite. Le quantitatif devient progressivement le qualitatif. Les professeurs, passeurs pourtant bien indispensables, deviennent aujourd’hui presque des obstacles, puisque chacun peut tout faire.
Développer le plus tôt possible l’autonomie et la capacité de l’élève devient l’objectif. Le professeur peut devenir un frein. Il devient un simple accompagnateur, un « facilitateur ». Grâce à cette « autonomie technique », il dispose de beaucoup plus de temps pour suivre ses élèves ! (…)
Si une technique coûte moins cher qu’un agent humain, paraît plus rapide, polyvalente, et efficace, pourquoi s’en priver ? Depuis le xviiie siècle, la machine, toujours plus performante que l’homme, s’est imposée, et parfois au prix de tragiques victoires. Ce qui n’empêche pas de répéter inlassablement que les techniques « vont s’adapter à l’homme », alors que c’est l’homme qui depuis 150 ans s’adapte, perd en autonomie par rapport aux machines. Mais ouvrir ce débat, c’est manifester son esprit conservateur, réactionnaire, et s’exposer à entendre cette réponse élégante et raffinée : « vous préférez revenir à la bougie, au cheval et à la préhistoire ? » (pp. 207-209)
La seconde conséquence est de rappeler que l’univers de l’école n’est pas l’information, mais la connaissance et la culture. La société peut privilégier l’information, pas l’école. La connaissance est bien autre chose que la somme des informations, et même si les informations sont abondantes, rapides, efficaces, les connaissances, comme la culture d’ailleurs, sont un processus plus lent, incertain, au rendement parfois aléatoire mais en tout cas indispensable pour compléter le règne de l’information. (p. 210)
Wolton Dominique, « La technique ne fait pas un projet d’éducation », Hermès, La Revue, 2017/2 (n° 78), p. 207-211. DOI : 10.3917/herm.078.0207.
L'article
« PENSER LA VITESSE »
Réalisateur : Stephane Paoli
Production : La Generale de Production, ARTE FRANCE / 2009 / 91′
Une démonstration du régime quasi dictatorial de la vitesse.
En une heure trente, ce film passe notre époque au gril de la pensée de Paul Virilio, l’un des esprits contemporains les plus lucides et les plus tranchants sur les conséquences politiques liées aux révolutions technologiques. Exemples à l’appui (la tragédie du 11-Septembre, l’ouragan Katrina…), l’auteur de « L’insécurité du territoire et de Cybermonde, la politique du pire » démontre avec conviction que tous les champs ou presque de l’activité humaine sont désormais placés sous le régime quasi dictatorial de la vitesse. De grands experts comme Jeremy Rifkin, Walter Bender, Muhammad Yunus, Hubert Védrine, Jacques Attali, ou encore le dessinateur Enki Bilal et l’architecte Jean Nouvel, étayent ou contredisent son discours. Accessible sur le fond, surprenant dans la forme, ce film prend le temps de réfléchir à notre environnement et au sens des choses. Un exercice salutaire quand les repères se dérobent.(film-documentaire.fr)
Quelques mots sur Paul Virilio:
Paul Virilio est un urbaniste et essayiste particulièrement connu pour ses écrits sur la technologie et la vitesse.
Né à Paris en 1932, il grandit à Nantes, où il connaît les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale. Cette expérience le marque à vie, et tout son futur travail est fortement influencé par sa réflexion sur la guerre. (France Culture).
Le film, et une liste d’extraits choisis:
Le film est aussi à disposition sur Travelling arrière (avec votre login mailedu, chercher "Virilio")
Recommandation pour retrouver la réflexion plus spécifiquement liée à l’Histoire:
Sélection de quelques thèmes abordés, ici proposés en prise de note /mots-clefs:
« La bombe informatique explose la connaissance » (6’05 »)
Dès 24’55 » à 29’35 »: Retour sur la fin de la guerre froide et la menace totalitaire. L’enfermement dans la globalisation du monde.
Vous retrouvez aussi (dans l’ordre) des apports notamment au niveau de la sécurité, de l’économie et de la finance (« Un être humain ne peut pas analyser, digérer l’information qui vient des marchés en temps réel »), la masse de l’information,
« S’accélère aussi notre représentation du monde … Or cette rapidité nous prive du temps de réflexion et d’analyse nécessaire à la part du vrai et du faux (30’22 »)
« Et chaque révolution industrielle s’est accompagnée d’une nouvelle accélération… » (31’33 ») Mise en perspective historique d’une accélération qui modifie les consciences… nous menant à des mesures qui sont en dessous de nos seuils de perception (nanoseconde, picoseconde / 35′). Intervention de Jeremy Rifkin (Foundation on Economic Trends).
« L’accélération de l’Histoire (39′)… L’accélération qui dérègle notre perception du temps… »
Rôle de l’art et de la culture qui précèdent le changement (40′) »
La drogue électronique (47′)
Sur l’éducation (48′) Nos sociétés: forte stimulation des médias, les enfants y perdent leur capacité d’attention et leur vocabulaire… Attention toujours détournée… Le cerveau n’est pas élaboré pour être multitâche… Cette génération qui grandit dans l’hypervitesse est moins concentrée, moins attentive, moins introspective, moins projective… qui sont les qualités nécessaires pour affronter ce monde complexe auquel cette révolution a donné naissance ».
Comment les drogues viennent aussi tenter une adaptation à la vitesse de ces échanges, soit en accélérant ou en ralentissant le référentiel temporel (50′)
Une université pour étudier les dégâts du progrès? (51′)
Le journalisme. Le 11 septembre et la fin de l’argentique (52-56′). Déflagration de la perception collective (59’30 »)… Fiction ou réalité? Choc du direct.
Et l’ouragan Katrina? N’a-t-il pas encore plus démontré les failles du rêve américain? … Là aussi, le direct permanent n’a pu donner la grille de lecture… (1h03′) La plus cruelle représentation de la fracture sociale américaine
Dominique Wolton, directeur du laboratoire des médias, CNRS: (1h05′) Concurrence des chaines d’information en direct mène à une catastrophe si on ne passe pas de la vitesse de l’information à du contexte… Paradoxe… Monde plus en plus online, en direct, et en même temps il y a un retour incroyable de l’Histoire, de la mémoire… Comme si les hommes, absorbés par l’instant … avaient besoin de ce recul, de cette distance, pour une autre dimension de leur vision du monde… Plus il y a de vitesse, du direct, de l’instantané plus il faut réintroduire de la durée de l’autre côté (historique, culturel) … Nous autres, humains, nous adorons l’instant, mais n’existons que dans la durée. (1h06′)
Images plus rarement vues de l’homme face à un char sur la place Tian’anmen.
(1h07′) « Tout est construit dans notre Histoire en réponse à cette immédiateté… Nous sommes obligés de consommer un monde qui est fait d’instants (paradoxe de la flèche, par Xénon)… et à la fin on a avancé, mais on ne sait pas très bien comment »
(1h08’35 ») « Bien sûr on peut être manipulés par des images, mais plus il y d’images, plus il y a d’exposition… Se construit une critique contre cette instantanéité… Effet pervers de cette concurrence… logique de l’émotion perverse, et par conséquent il faut réintroduire de la distance… jouer comme l’accélérateur et le frein. L’accélérateur de la vitesse, mais il ne faut pas oublier le frein de la culture, de la distance, de l’ironie, de l’humour… Sinon effet contradictoire, sinon saturation… Le miracle, c’est que le citoyen ne ferme pas le poste. »
Virilio explique la mondialisation des affects en temps réel (de la standardisation amenée par la révolution industrielle, qui a affecté jusqu’à nos opinions, puis, de nos jours, leur synchronisation, aussi pour nos émotions).
Retour sur les caricatures du prophète (1h11’10 »)
(1h13’40 ») « Si l’Histoire s’est longtemps fondée sur un temps long, au XXIème siècle elle se heurte au temps réel« . Sur des négociations sur internet.
(1h15′) La bombe atomique.
(1h16′) Les terroristes qui n’ont plus besoin des journalistes pour faire passer leur message.
(1h16’45 ») « La démocratie résistera-t-elle au temps réel? » … Face à cette accélération de l’Histoire qui ne laisse que pas ou peu de place avant la décision ou l’explication.
Jacques Attali, sur la politique. Interdépendance, court-circuitage de l’Etat (devenu machine à suivre le marché).
Virilio: « On ne croit plus à rien car on a atteint la globalité ».
Jean Nouvel, sur l’Eglise-Bunker (église Sainte Bernadette de Nevers. 1962-66: elle est le fruit de la grande peur de l’extermination par l’arme atomique)
(1h24’15 ») L’accélérateur de particules du CERN. Virilio: Qui a le droit d’expérimenter quelque chose de totalement inconnu dont le risque est absolu ? (le trou noir).
Connaissant ce risque, pourquoi allons-nous si loin? La vitesse pour dépasser la mort? Autre niveau de pouvoir avec la vitesse…
Comme si la raison déraisonnait en ce moment…
Et encore quelques citations:
« Aujourd’hui, avec l’instantanéité, l’ubiquité et l’immédiateté, nous atteignons la limite de notre propre pouvoir, avec la menace de déléguer ce pouvoir à des machines… » Paul Virilio
Paul Virilio par sa réflexion et ses écrits a démontré que l’Histoire contemporaine est fille de la vitesse. Sa prophétie de l’Accident Intégral, produit de l’instantanéité dans le monde global, n’a-t-elle pas déjà eu son préambule dans le bug de l’an 2000 ?
La désynchronisation du temps humain et du temps technologique est engagée pour la première fois dans l’histoire de l’humanité.
Être ici et là au même instant fait-il de nous des mutants ?
De façon inédite, cette histoire fulgurante portée par la pensée de Paul Virilio se confronte à la réflexion de philosophes, d’acteurs politiques, d’artistes et de journalistes internationaux comme RIFKIN, NOUVEL, YUNUS, BENDER, KLEIN, BILAL…. (Arte boutique I Consulté le 7.06.2021)