CONNECTÉS POUR APPRENDRE ? LES ÉLÈVES ET LES NOUVELLES TECHNOLOGIES

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Quelques extraits:

Ce rapport présente une analyse comparative internationale – la première dans ce domaine – des compétences numériques des élèves et des environnements d’apprentissage conçus en vue de les développer. Il révèle l’immense décalage entre la réalité de notre école et les promesses des nouvelles technologies. (…) En outre, même lorsque les nouvelles technologies sont utilisées en classe, leur incidence sur la performance des élèves est mitigée, dans le meilleur des cas. Les élèves utilisant modérément les ordinateurs à l’école ont tendance à avoir des résultats scolaires légèrement meilleurs que ceux ne les utilisant que rarement. Mais en revanche, les élèves utilisant très souvent les ordinateurs à l’école obtiennent des résultats bien inférieurs dans la plupart des domaines d’apprentissage, même après contrôle de leurs caractéristiques socio‐démographiques. (P. 1)

(…)  Autre constat – peut‐être le plus décevant de ce rapport –, les nouvelles technologies ne sont pas d’un grand secours pour combler les écarts de compétences entre élèves favorisés et défavorisés. En un mot, le fait de garantir l’acquisition par chaque enfant d’un niveau de compétences de base en compréhension de l’écrit et en mathématiques semble bien plus utile pour améliorer l’égalité des chances dans notre monde numérique que l’élargissement ou la subvention de l’accès aux appareils et services de haute technologie. Dernier point, mais non des moindres, l’enquête PISA révèle – et rares seront les parents et les enseignants qui s’en étonneront – que les élèves passant, un jour de semaine ordinaire, plus de 6 heures sur Internet en dehors de l’école sont particulièrement susceptibles d’indiquer se sentir seuls à l’école, et être arrivés en retard en classe ou avoir séché des journées de cours durant les deux semaines précédant l’enquête. (pp.1-2)

(…) Lorsque les élèves utilisent leurs smartphones pour copier‐coller des réponses toutes faites aux questions qui leur sont posées, il est peu probable que leurs capacités intellectuelles s’en trouvent renforcées. Si nous voulons que l’intelligence des élèves ne se résume pas à celle du moteur de recherche de leur smartphone, nous devons mener une réflexion plus approfondie sur les pratiques pédagogiques dont nous nous servons pour leur instruction. La technologie peut permettre d’optimiser un enseignement d’excellente qualité, mais elle ne pourra jamais, aussi avancée soit‐elle, pallier un enseignement de piètre qualité.

(…)  Il ne faut pourtant pas baisser les bras face à ces constats. Les systèmes d’éducation doivent trouver des solutions plus efficaces afin de fournir aux professionnels de l’éducation des environnements d’apprentissage qui permettent de développer les pédagogies du XXIe siècle et qui dotent les enfants des compétences du XXIe siècle dont ils auront besoin pour réussir dans le monde de demain. La technologie est le seul moyen d’élargir au maximum l’accès à la connaissance. (…) Élément tout aussi important, les nouvelles technologies permettent aux enseignants et aux élèves d’accéder à des ressources spécialisées bien au‐delà de ce que peuvent leur offrir les manuels scolaires, sous de multiples formats et sans aucune contrainte d’espace et de temps ou presque. Les nouvelles technologies offrent d’excellentes plateformes de collaboration pour la création de connaissances, par le biais desquelles les enseignants peuvent partager et enrichir leurs ressources pédagogiques.(P.2)

Et point le plus important peut‐être, la technologie peut être utilisée au service des nouvelles pédagogies plaçant les apprenants au cœur d’un apprentissage actif, en offrant des outils pour les méthodes d’apprentissage par investigation et des espaces de travail collaboratifs. La technologie peut ainsi renforcer l’apprentissage par l’expérience, favoriser les méthodes pédagogiques d’apprentissage par projet et par investigation, faciliter les activités pratiques et l’apprentissage collaboratif, permettre une évaluation formative en temps réel et soutenir les communautés d’apprentissage et d’enseignement, en offrant de nouveaux outils tels que les laboratoires virtuels et à distance, les didacticiels non linéaires très interactifs fondés sur une conception pédagogique de pointe, les logiciels sophistiqués d’expérimentation et de simulation, les médias sociaux et les jeux sérieux.

(…)  Enfin, il est crucial que les enseignants deviennent des acteurs engagés de ce changement, en participant non seulement à la mise en œuvre des innovations technologiques, mais aussi à leur conception. (P.3)

(…)

Génération après génération, les parents ont élevé leurs enfants en leur apprenant à utiliser les outils qui leur étaient familiers. Par la suite, les plus ingénieux de ces enfants ont peaufiné les outils de leurs aïeux et en ont inventés de nouveaux. Toutefois, jamais avant l’avènement des ordinateurs et, plus récemment, des services sur Internet, une part si importante de l’humanité n’avait changé ses habitudes et outils quotidiens en un laps de temps si court.

(…) Donner aux jeunes les moyens de participer pleinement à l’espace public numérique d’aujourd’hui, les doter des codes et outils de leur monde à forte composante technologique, et les encourager à utiliser les ressources d’apprentissage en ligne – tout en explorant l’utilisation des technologies numériques en vue de renforcer les processus éducatifs en place, tels que l’évaluation des élèves ou l’administration scolaire –, voici autant d’objectifs justifiant l’introduction des nouvelles technologies dans l’enceinte de la classe. (P. 32)

(…)  Aujourd’hui, même de simples interactions et transactions font souvent appel à l’écriture et à la lecture, plutôt qu’à la parole et à l’écoute – par exemple, se renseigner auprès d’un service d’assistance, prendre un rendez-vous professionnel, partager des informations avec les membres d’une équipe, etc. Par conséquent, les élèves quittant l’école sans avoir acquis un niveau de compétences suffisant en lecture et en écriture risquent d’être encore moins en mesure que par le passé de prendre pleinement part à la vie économique, sociale et citoyenne.

(…) Dans un monde où la technologie numérique est en passe de devenir le principal support de communication, les élèves doivent être capables de trouver et d’exploiter des informations en ligne. Ils doivent se familiariser avec les formats de textes accessibles sur Internet afin d’apprendre à naviguer sur le web de façon fructueuse et réfléchie. De fait, les textes que l’on trouve en général sur Internet font appel à des processus de compréhension de l’écrit spécifiques, tels que l’évaluation de la fiabilité des sources, la réalisation d’inférences à partir de textes multiples et la navigation permettant de parcourir le contenu d’une ou plusieurs pages, et ce dans une plus large mesure que les textes traditionnels sur papier. L’ensemble de ces processus peuvent s’apprendre et se pratiquer dans le cadre scolaire.

La lecture sur support numérique mobilise des compétences en compréhension de l’écrit acquises dans un environnement non numérique, mais nécessite également de bonnes compétences de navigation. Cette dernière requiert quant à elle un processus de régulation métacognitif, la capacité à organiser des structures hypertextes complexes en une carte mentale cohérente, une certaine expérience en matière d’évaluation de la pertinence des pages, et tout un répertoire de stratégies efficaces pour la lecture en ligne. Sans tous ces outils, les élèves se trouvent désorientés dans les environnements numériques. (P.33)

Singapour et la Corée – les deux pays les plus performants en compréhension de l’écrit électronique, dont les élèves affichent l’un des niveaux les plus élevés s’agissant de la qualité de leur navigation web – présentent une excellente infrastructure en matière de haut débit (UIT, 2014) et un très bon niveau de familiarité avec les ordinateurs parmi leurs élèves de 15 ans. Toutefois, les élèves n’y sont pas plus exposés à Internet à l’école que la moyenne des pays de l’OCDE. Malgré tout, la plupart des élèves y affichent un bon niveau de maîtrise des stratégies les aidant pour la navigation en ligne – en plus d’excellents résultats dans tous les domaines d’évaluation PISA. Ces constats laissent penser que l’acquisition de nombre des compétences d’évaluation et de navigation peut être facilitée si les élèves maîtrisent déjà certains processus de réflexion et de raisonnement complexes dans d’autres domaines. (P. 34)

(…) Les différences d’accès aux ressources numériques entre élèves issus de milieux socio-économiques différents se sont considérablement réduites au cours des dernières années, à tel point que, dans tous les pays de l’OCDE disposant de données sauf cinq, les élèves défavorisés passent au moins autant de temps sur Internet que leurs pairs favorisés2. Pourtant, même à niveaux d’accès identiques, tous les élèves n’ont pas les connaissances et les compétences leur permettant de tirer profit des ressources à leur disposition. (pp.34-35)

(…)  Selon les résultats de l’enquête PISA, dans les pays développés, les différences d’adoption et d’utilisation des ressources en ligne sont davantage liées à l’inégalité de la distribution des compétences qu’à celle d’accès à ce type de ressources. Dans un monde où le numérique occupe une place de plus en plus prépondérante, les fractures sociales et culturelles profondes qui prévalaient déjà se répercutent également sur l’engagement civique dans le cadre des forums en ligne, la participation aux formations en ligne et la capacité à rechercher sur Internet un meilleur emploi (voir par exemple Van Deursen et Van Dijk, 2014).

(…) Ainsi, pour réduire les inégalités de capacité à tirer profit des outils numériques, les pays doivent avant tout améliorer l’équité de leur système d’éducation. Le fait de garantir l’acquisition par chaque enfant d’un niveau de compétences de base en compréhension de l’écrit et en mathématiques est bien plus susceptible d’améliorer l’égalité des chances dans notre monde numérique que l’élargissement ou la subvention de l’accès aux appareils et services de haute technologie.

(…) Néanmoins, un accès illimité à Internet peut également avoir des conséquences négatives sur le développement de l’enfant. Les personnes en charge de l’éducation des apprenants « connectés » d’aujourd’hui sont ainsi confrontées à un certain nombre de problématiques nouvelles (ou redevenant d’actualité), allant de l’excès d’informations au plagiat, et de la protection des enfants contre les risques d’Internet (fraude, atteintes à la vie privée, harcèlement en ligne) au choix d’un menu médias adapté et approprié (OCDE, 2012a ; OCDE, 2014).

Des études antérieures ont mis au jour les effets négatifs de l’allongement du temps d’écran sur le sommeil des adolescents (Cain et Gradisar, 2010 ; Hysing et al., 2015), l’activité physique (Melkevik et al., 2010) et le bien-être social (Richards et al., 2010).

(…) L’école doit apprendre aux élèves à devenir des consommateurs réfléchis en matière de services Internet et de médias numériques, en les aidant à faire des choix éclairés et à éviter les comportements nocifs. Elle peut aussi sensibiliser les familles aux risques auxquels s’exposent les enfants sur Internet et aux moyens de les éviter (OCDE, 2012b). (P.36)

(…)  En outre, l’utilisation plus fréquente d’Internet chaque jour à l’école est aussi généralement associée à l’obtention de moins bons résultats (l’Australie faisant à cet égard figure de rare exception).

(…)  D’après ces résultats, les établissements et les systèmes d’éducation ne sont en moyenne pas prêts à exploiter le potentiel des nouvelles technologies. Les différences qui se font jour dans les compétences numériques des enseignants comme des élèves, la difficulté à trouver de bons outils parmi l’offre pléthorique de ressources numériques d’apprentissage de piètre qualité, l’absence de clarté concernant les objectifs d’apprentissage, et l’insuffisance de la préparation pédagogique pour une intégration pertinente des nouvelles technologies dans les cours et les programmes, créent un décalage entre les attentes et la réalité. Si les projets technologiques des établissements et des ministères de l’Éducation n’apportent pas de solutions à ces problématiques, les nouvelles technologies sont susceptibles d’être plus préjudiciables que bénéfiques pour les interactions enseignants-élèves qui sont au fondement d’une compréhension conceptuelle et d’une réflexion approfondies. (p.37)

(…)  Ainsi, d’aucuns avancent que les technologies numériques doivent être perçues comme un outil au service d’une « conception de l’éducation plus flexible et centrée sur l’apprenant », à même de développer la curiosité, la créativité, la collaboration et d’autres « compétences génériques » essentielles dans nos sociétés du XXIe siècle (Livingstone, 2011).

(…) En dépit des nombreux défis découlant de l’intégration des nouvelles technologies dans l’enseignement et l’apprentissage, les outils numériques constituent une opportunité formidable pour l’éducation. En effet, dans de nombreuses classes du monde entier, la technologie est utilisée au service d’un enseignement de qualité et de l’engagement des élèves, en offrant des espaces collaboratifs de travail, des laboratoires à distance et virtuels, ou encore les nombreux outils TIC aidant à connecter l’apprentissage aux problématiques de la vie réelle. Pour les enseignants qui ont recours à des méthodes pédagogiques fondées sur l’investigation, l’apprentissage par projets ou par problèmes, ou l’apprentissage collaboratif, les nouvelles technologies s’avèrent souvent un précieux allié ; en outre, les entreprises du secteur s’attachent à développer différentes technologies (analyse de l’apprentissage et jeux sérieux, entre autres) promettant d’exploiter la rapidité des boucles analytiques générées par les ordinateurs pour permettre la mise en œuvre d’évaluations formatives en temps réel, contribuant ainsi à un apprentissage plus personnalisé (Johnson et al., 2014).

En définitive, la réussite de l’intégration des nouvelles technologies dans l’éducation ne dépend pas tant des meilleurs choix en termes de matériel, de temps d’utilisation, de logiciels ou de manuels numériques, mais plutôt de l’intervention d’acteurs clés : les enseignants, les chefs d’établissement et autres décideurs, tous porteurs d’une vision et des capacités pour qu’élèves, nouvelles technologies et apprentissage soient enfin connectés. (P.38)

 

Article sur ce rapport

L’ordinateur ne corrige pas le poids démesuré des origines sociales dans la réussite scolaire. Attendre du numérique qu’il améliore, en tant que tel, les apprentissages, relève pour l’heure de la pensée magique.

Par Emmanuel DavidenKoff.
(L’Express, 14.09.2015 /consulté le 6.01.2021)