Julien Giry est Docteur en science politique I CNRS IREMAM I Chercheur associé à IDPSP ; Université de Rennes 1

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Étudier les théories du complot en sciences sociales : enjeux et usages

 

Julien Giry, « Étudier les théories du complot en sciences sociales : enjeux et usages », Quaderni [En ligne], 94 | Automne 2017, mis en ligne le 05 octobre 2018, consulté le 15 février 2021. URL : http://journals.openedition.org/quaderni/1101 ; DOI : https://doi.org/10.4000/quaderni.1101

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Quelques extraits:

Ces dernières années ont vu de nombreuses théories du complot émerger de manière plus ou moins spontanée dans l’espace public à la suite des attentats de Paris ou de Bruxelles tout autant qu’au travers de discours politiquement déter­minés de leaders complotistes tels que Thierry Meyssan, Alain Soral et Dieudonné M’Bala M’Bala. Aussi, les théories du complot, bien qu’anciennes, semblent concomitamment faire l’objet d’une attention, et d’une compétition analytique parfois, tout à fait inédite en France : celle des journalistes, celle des chercheurs et des scientifiques et, enfin, celle des pouvoirs publics et des professionnels de la politique. (...)

Malgré leurs diffé­rences, ces opus se concentrent essentiellement autour de quatre thématiques classiques. 1°) La présentation des différentes théories du complot, leurs caractéristiques, leurs fonctions et les modes d’adhésion. 2°) Les aspects relatifs à la rhétorique conspirationniste. 3°) Les liens supposés ou réels entre approche critique et théories du complot ainsi que l’utilisation de ces dernières comme un anathème facile et disqualifiant. 4°) La réfutation des théories du complot.

Dès lors, dans son dossier thématique, Quaderni entend s’adresser principalement aux chercheurs en sciences humaines et sociales afin d’adopter une approche renouvelée et un angle radicalement différent de ceux habituellement mobilisés pour étudier le conspirationnisme : privilégier les liens entre complotisme, nouvelles technologies et communication. Toutefois, avant d’en venir à la question des apports de ce dossier, il convient de revenir quelque peu sur les enjeux de définition, et les usages qu’ils produisent, des notions de théories du complot ou de conspirationnisme, complotisme.

(...) Dit autrement, hormis dans des dynamiques de retournement du stigmate, personne n’adhère à, ou ne défend, des « théories du complot » : cer­tains cherchent à comprendre la « vérité vraie » derrière les faux-semblants quand d’autres tentent de découvrir les « vrais » enjeux du pouvoir par-delà les rideaux de fumée. Dans tous les cas, tous sont persuadés d’être dans une démarche individuelle salutaire, positive et bénéfique pour l’individu et la société dans son ensemble.

(...) Dans la même veine, toute approche sérieuse du conspirationnisme doit s’affranchir des pré­notions selon lesquelles le « profil-type », bien qu’il n’en existe pas (10), des « adeptes du soupçon » serait un « jeune », peu doté en capital culturel (niveau de diplôme), de confession musulmane et/ou issu de l’immigration, crédule vis-à-vis de « informations » disponibles sur le net et résidant dans un quartier populaire. La quin­tessence de ces stéréotypes symboliques et de préjugés collectifs fut atteinte dans le reportage, Ces jeunes qui croient aux théories du complot, diffusé dans Envoyé Spécial le 29 janvier 2015, soit quelques jours après les attentats de Charlie Hebdo.

(...) En résumé, une approche authentiquement scientifique des théories du complot doit, d’une part, éviter de développer une conception trop extensive, systématique et pathologique du com­plotisme et, d’autre part, se garder de se poser, en fonction de préjugés ou stéréotypes symboliques, a priori et une fois pour toutes en discriminateur absolu de l’acceptable et de l’inacceptable poli­tique ou social.

Dès lors, une fois ces précisions et/ou précautions actées, quelques éléments de définition peuvent être envisagés. Ainsi, les théories du complot traduisent d’abord la conviction profonde, à la fois déterministe et essentialiste, qu’un « groupe ou un individu omnipotent, navigant aux marges de la société, contrôle secrètement, en totalité ou en partie, l’ordre politique et social (11) ».

En tant que représentation politique historicisée à la fois globale et hégémonique de la marche du monde, la pensée conspirationniste prétend qu’il existe un grand complot. Tous les événements extraordinaires (catastrophes naturelles, attentats ou assassinats, prouesses scientifiques ou technologiques, etc.), tous les phénomènes ayant des conséquences sociales négatives (chômage, épidémies, alcoolisme, consommation de drogues, etc.), au même titre que certains faits, situations ou circonstances en apparence insignifiants (attribution des Oscars, résultat sportif, conditionnement des denrées alimentaires, etc.), se voient présentés comme le produit de la volonté secrète, exclusive, omnipotente et omnisciente d’une minorité organisée. Le conspirationnisme produit alors des explications manichéennes (12) en termes de raisons cachées, de « causalité diabolique », de liens souterrains, de forces occultes, de pactes et d’agendas secrets affirmant lever le voile sur une réalité prétendument dissimulée aux yeux de tous. Concrètement, la démarche conspirationniste s’attache à recueillir et à ordonner, à l’intérieur d’une trame narrative unique et cohérente, des faits et des événements épars qui a priori ne font pas sens entre eux. Par-delà leur signification apparente, l’intention est alors d’apporter la preuve que les faits et les événements en question sont forcément liés entre eux, car ils résultent d’une cause unique, c’est-à-dire d’un complot dont ils témoignent. En d’autres termes, un conspirationniste ne se contente pas de dénoncer tel ou tel complot, réel ou fantasmé. Bien au contraire, le complot devient la grille systématique et systémique à travers laquelle l’ensemble de l’histoire humaine est lue et interprétée (13).

En conséquence, ce qui emporte la labellisation complotiste, c’est le systématisme ou le systémismequi veut que le complot devienne le moteur unique de l’histoire et la seule grille de lecture qui vaille des phénomènes sociaux : « Tout est lié. Rien n’arrive par hasard. Les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être (15) ». On se retrouve alors face à un paradoxe inextricable au sein duquel rien ne peut être tenu pour acquis (hyper-critique), tout n’est que faux-semblants, rideaux de fumée et théâtre d’ombres, si ce n’est l’hypothèse irréfragable du complot (infra-critique) qui débouche irrémédiablement sur la formulation d’une pseudo-critique accusatoire.

 

La vidéo recombinante

 

Julien Giry, « Le « complotisme 2.0 », une étude de cas de vidéo recombinante : Alain Soral sauve Glenn et Tara dans The Walking Dead », Quaderni [En ligne], 94 | Automne 2017, mis en ligne le 05 octobre 2019, consulté le 15 février 2021. URL : http://journals.openedition.org/quaderni/1112 ; DOI : https://doi.org/10.4000/quaderni.1112

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Quelques extraits:

Cette contribution se propose de procéder à une étude de cas d’une vidéo recombinante (found footage), Alain Soral sauve Glenn et Tara dans The Walking Dead, postée sur YouTube en mars 2016. Nous montrerons qu’il s’agit, à partir d’images de la série télévisée The Walking Dead, d’autres tirées d’un film de propagande pro-Soral et le thème musical du catcheur John Cena, de recréer une nouvelle unité de sens subjective et militante représentative de l’imaginaire conspirationnisme d’Alain Soral. Surtout, par ses usages, cette vidéo nous semble typique du phénomène des vidéos recombinantes qui s’inscrit dans le tournant vidéo du médiactivisme du début des années 2000.

Si le cinéma, la télévision, les jeux vidéo dans les années 1980, 1990 (1) et l’internet depuis les années 2000 constituent de formidables machines à diffuser, à désenclaver et à légitimer les croyances conspirationnistes, il serait faux de dire que ces nouvelles technologies de l’information et de la communication ont créé le phénomène conspirationniste du XXIe siècle. En effet, si l’internet en particulier a joué un incontestable rôle, à la manière d’une « cyber-caisse » de résonance, d’interface spatio-temporelle accé­lérant la diffusion des thèses conspirationnistes, la mise en relation des adeptes du complot et la création de réseaux et groupes complotistes planétaires, il n’en demeure pas moins que le phénomène social et politique conspirationniste préexistait aux NTIC qui ne sont en fait qu’un moyen de diffusion des théories du complot dans l’opinion publique.

Toutefois, il semble que l’internet soit bien plus qu’un simple moyen parmi d’autres dans la mesure où il est devenu le moyen prioritaire et pratique de produire et diffuser immédiatement, à la fois quasi instantanément et (presque) sans médiation, à l’échelle planétaire des messages conspirationnistes. (...)

De ce point de vue, l’internet a pu être largement perçu, et bien au-delà des cercles conspirationnistes d’ailleurs, comme un espace social de liberté, de démocratie directe ou « radicale (3) » accomplie, voire même encore de « contre-démocratie (4) » à côté du monde réel, doté de ses propres codes, symboles, représentations et imaginaire collectif ; et c’est l’une des raisons pour lesquelles l’internet est devenu le lieu privilégié de l’expression des théories du complot.

En effet, par son dynamisme et sa souplesse, l’internet permet, à peu de frais, et sans qu’il faille disposer de hautes compétences techniques, à chaque internaute de diffuser, de créer ou de remodeler à l’infini des contenus afin de générer un espace d’expression alternatif. Chacun, via Twitter par exemple, peut se faire média en diffusant, répercutant ou créant des informations, des e-rumeurs, des billets d’humeur ou tout autre énoncé performatif. De ce fait, l’internet participatif, ou 2.0, en tant que dispositif sociotechnique est devenu une forme de sociation politique qui offre aux acteurs des lieux de rencontres et d’expressions « ethnosociologiques (5) », complotistes parfois, pour des savoirs alternatifs et/ou en rupture avec ceux des dominants (6). Alors, si un tel espace de liberté, du reste largement fantasmé, ne peut qu’être loué, à condition toutefois de ne pas tomber dans l’angélisme naïf d’un néo-scientisme post-matériel (7), il n’en demeure pas moins que celui-ci va être, en partie au moins, capté et détourné par de nombreux acteurs, y compris conspirationnistes.

« Internet a ouvert un espace pour des formes d’expertise publique portées par des individus ou des collectifs de tous ordres. Le web participatif contribue au développement d’une contre-expertise et à celui de pratiques d’investigation qui associent journalistes professionnels, amateurs et internautes (8) ».

Avec l’internet, nous assistions en effet à un nivellement épistémologique, où le « savoir des gens (9) » concurrence les savoirs des savants, sachants et/ou experts qui se traduit par une « resourcisation » de l’incompétence des gensordinaires, capables de découvrir la « vérité vraie » à la manière de « détectives (10) » ou de « citoyens enquêteurs (11) » là où la puissance publique, incarnée par la figure type du policier (12), et ses agents, complices ou simples idiots utiles du « système », en sont incapables et non disposés. Or, cette recherche de la « vérité vraie » passe depuis les années 2000 par la diffusion de vidéos en ligne. Par exemple, on pense aux vidéos où Richard Gage (13), l’un des fondateurs du Mouvement pour la Vérité autour du 11 septembre, explique à l’aide de boîtes en carton à l’écroulement aléatoire l’impossibilité de la « version officielle » des attentats. Selon lui, il s’agirait en réalité d’une démolition contrôlée. Soulignons toutefois que cette « démonstration » se fait au plus grand mépris de toutes les lois de modélisation et d’architecture en matière de maquette (14).

Quoi qu’il en soit, jusqu’alors parent pauvre de l’internet pour des raisons techniques, nous assistons depuis 2001 à « un mouvement massif de diffusion de vidéos militantes sur l’internet que l’on pourrait qualifier de "tournant vidéo de l’internet militant" (15) ». Or, ce tournant du médiactivisme se caractérise par le développement de montages intertextuels empruntant aussi bien aux images diffusées dans des repor­tages ou des documentaires télévisés, des images d’archives, des dessins animés que des extraits de films, de chansons ou de discours. Ce phénomène, connu sous le nom de found footage, rendu facile par les outils informatiques très accessibles (16), engendre alors, par le (re/dé)montage de séquences éparses, la création d’un nouvel imaginaire, d’une nouvelle unité de sens mélangeant fiction et réalité, romantisme et horreur ; le tout présentant bien souvent un certain esthétisme graphique et sonore mais aussi un contenu ambigu. Ainsi, pour le chercheur québécois André Habib, le found footage consiste dans :

 

« Le réemploi d’images (films publicitaires, images de séries B, films des premiers temps, images d’archives) qui tend à les remettre en lumière, nous invitant à les « revoir » et à les faire signifier autrement, selon les nouvelles chaînes dans lesquelles elles s’inscrivent et le traitement particulier (ralenti, recadrage) auquel elles donnent lieu. […] Ces reprises déploient une intelligence critique, se fondent sur un plaisir esthétique ou simplement ludique. En détournant le sens initial des images et en exposant ainsi leur fonction première, ces reprises nous invitent également à nous arrêter sur ces images, à les regarder pour « ce qu’elles sont » : des artefacts culturels, des traces de l’histoire, des fragments de pellicule. En d’autres mots, la pratique du found footage peut être analysée comme une modalité de l’arrêt sur image (même si, dans les faits, l’image est animée) entendue comme un mode de repotentialisation et de dévoilement des images, parfois oubliées, souvent invisibles (17) »

(...) En somme, cette vidéo recombinante synthétise les traits essentiels de l’imaginaire complotiste de Soral au travers de métaphores et de représen­tations symboliques politiquement signifiantes : le héros pur et courageux luttant seul (Soral, la musique de Cena) face à un ennemi omnipotent, immonde (littéralement im mundus – hors du monde) et déshumanisé (les zombies / le lobby sioniste) afin de délivrer du joug oppresseur le peuple aux abois (Glenn et Tara). (...)

Or « dans un environnement où le virtuel domine de plus en plus », en particulier dans le cadre du fait social et politique complotiste, « je trouve ce procédé dangereux [parce qu’il] induit une sorte de négation du référent qui peut semer le doute dans les esprits et conduire à toutes les falsifications : après tout, cette actualisation des images n’est rien d’autre qu’une forme de manipulation (37) ». Aussi, en « réagencement et resignifiant des séquences puisées dans des sources diverses (38) », les vidéos recombinantes participent d’un brouillage entre les faits et la fiction, « l’énoncé référentiel [et] l’énoncé fictionnel (39) », alors même que ces « deux genres sont irréductiblement séparés et s’opposent même radicalement (40) ». Surtout, faute d’une éducation à la critique des médias et des images suffisamment développée, « nous ne pouvons pas présumer que les spectateurs liront ces éléments comme une grammaire symboliquement connotée (41) », subjective et idéologiquement (pré)constituée et non comme la « vérité vraie » se donnant à voir en elle-même au travers des images (42).

Dans un monde saturé d’images qui se succèdent à un rythme effréné, l’internet, qui se veut un diffuseur infini, offre potentiellement à la planète entière un accès à une base de données quasi illimitée (43). Ainsi, la création d’archives du web, le développement des podcasts, l’avènement de plates-formes de téléchargement en peer to peer ou de sites de partage de contenus nous permet­tent de piocher à souhait dans des millions de contenus audio, vidéos ou textuels disponibles afin de les recombiner de manière infinie. Or, face à un tel fourmillement, et notamment lorsque des acteurs radicaux s’emparent du web et de ses potentialités afin de diffuser leurs discours dans des formes esthétisées et idéalisées, il est plus que jamais impératif de développer une véritable éducation à la critique des médias conçue comme autant d’outils à disposition du public pour com­prendre les enjeux et usages sociopolitiques de la communication (visuelle) moderne. Ceci est tout particulièrement indispensable lorsqu’elle passe par des dispositifs sociotechniques telle­ment présents dans nos vies quotidiennes que, parfois, nous ne prenons même plus la peine de les interroger.