La vidéo recombinante
Julien Giry, « Le « complotisme 2.0 », une étude de cas de vidéo recombinante : Alain Soral sauve Glenn et Tara dans The Walking Dead », Quaderni [En ligne], 94 | Automne 2017, mis en ligne le 05 octobre 2019, consulté le 15 février 2021. URL : http://journals.openedition.org/quaderni/1112 ; DOI : https://doi.org/10.4000/quaderni.1112
Julien Giry est Docteur en science politique I CNRS IREMAM I Chercheur associé à IDPSP ; Université de Rennes 1
Cet article "illustre la manière dont le tournant vidéo du médiactivisme a pu être investi afin de produire à peu de frais des discours et des contenus conspirationnistes esthétisés en phase avec les dispositifs sociotechniques qui les hébergent et la « culture jeune »." (J. Giry)
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Quelques extraits:
Cette contribution se propose de procéder à une étude de cas d’une vidéo recombinante (found footage), Alain Soral sauve Glenn et Tara dans The Walking Dead, postée sur YouTube en mars 2016. Nous montrerons qu’il s’agit, à partir d’images de la série télévisée The Walking Dead, d’autres tirées d’un film de propagande pro-Soral et le thème musical du catcheur John Cena, de recréer une nouvelle unité de sens subjective et militante représentative de l’imaginaire conspirationnisme d’Alain Soral. Surtout, par ses usages, cette vidéo nous semble typique du phénomène des vidéos recombinantes qui s’inscrit dans le tournant vidéo du médiactivisme du début des années 2000.
Si le cinéma, la télévision, les jeux vidéo dans les années 1980, 1990 (1) et l’internet depuis les années 2000 constituent de formidables machines à diffuser, à désenclaver et à légitimer les croyances conspirationnistes, il serait faux de dire que ces nouvelles technologies de l’information et de la communication ont créé le phénomène conspirationniste du XXIe siècle. En effet, si l’internet en particulier a joué un incontestable rôle, à la manière d’une « cyber-caisse » de résonance, d’interface spatio-temporelle accélérant la diffusion des thèses conspirationnistes, la mise en relation des adeptes du complot et la création de réseaux et groupes complotistes planétaires, il n’en demeure pas moins que le phénomène social et politique conspirationniste préexistait aux NTIC qui ne sont en fait qu’un moyen de diffusion des théories du complot dans l’opinion publique.
Toutefois, il semble que l’internet soit bien plus qu’un simple moyen parmi d’autres dans la mesure où il est devenu le moyen prioritaire et pratique de produire et diffuser immédiatement, à la fois quasi instantanément et (presque) sans médiation, à l’échelle planétaire des messages conspirationnistes. (...)
De ce point de vue, l’internet a pu être largement perçu, et bien au-delà des cercles conspirationnistes d’ailleurs, comme un espace social de liberté, de démocratie directe ou « radicale (3) » accomplie, voire même encore de « contre-démocratie (4) » à côté du monde réel, doté de ses propres codes, symboles, représentations et imaginaire collectif ; et c’est l’une des raisons pour lesquelles l’internet est devenu le lieu privilégié de l’expression des théories du complot.
En effet, par son dynamisme et sa souplesse, l’internet permet, à peu de frais, et sans qu’il faille disposer de hautes compétences techniques, à chaque internaute de diffuser, de créer ou de remodeler à l’infini des contenus afin de générer un espace d’expression alternatif. Chacun, via Twitter par exemple, peut se faire média en diffusant, répercutant ou créant des informations, des e-rumeurs, des billets d’humeur ou tout autre énoncé performatif. De ce fait, l’internet participatif, ou 2.0, en tant que dispositif sociotechnique est devenu une forme de sociation politique qui offre aux acteurs des lieux de rencontres et d’expressions « ethnosociologiques (5) », complotistes parfois, pour des savoirs alternatifs et/ou en rupture avec ceux des dominants (6). Alors, si un tel espace de liberté, du reste largement fantasmé, ne peut qu’être loué, à condition toutefois de ne pas tomber dans l’angélisme naïf d’un néo-scientisme post-matériel (7), il n’en demeure pas moins que celui-ci va être, en partie au moins, capté et détourné par de nombreux acteurs, y compris conspirationnistes.
« Internet a ouvert un espace pour des formes d’expertise publique portées par des individus ou des collectifs de tous ordres. Le web participatif contribue au développement d’une contre-expertise et à celui de pratiques d’investigation qui associent journalistes professionnels, amateurs et internautes (8) ».
Avec l’internet, nous assistions en effet à un nivellement épistémologique, où le « savoir des gens (9) » concurrence les savoirs des savants, sachants et/ou experts qui se traduit par une « resourcisation » de l’incompétence des gensordinaires, capables de découvrir la « vérité vraie » à la manière de « détectives (10) » ou de « citoyens enquêteurs (11) » là où la puissance publique, incarnée par la figure type du policier (12), et ses agents, complices ou simples idiots utiles du « système », en sont incapables et non disposés. Or, cette recherche de la « vérité vraie » passe depuis les années 2000 par la diffusion de vidéos en ligne. Par exemple, on pense aux vidéos où Richard Gage (13), l’un des fondateurs du Mouvement pour la Vérité autour du 11 septembre, explique à l’aide de boîtes en carton à l’écroulement aléatoire l’impossibilité de la « version officielle » des attentats. Selon lui, il s’agirait en réalité d’une démolition contrôlée. Soulignons toutefois que cette « démonstration » se fait au plus grand mépris de toutes les lois de modélisation et d’architecture en matière de maquette (14).
Quoi qu’il en soit, jusqu’alors parent pauvre de l’internet pour des raisons techniques, nous assistons depuis 2001 à « un mouvement massif de diffusion de vidéos militantes sur l’internet que l’on pourrait qualifier de "tournant vidéo de l’internet militant" (15) ». Or, ce tournant du médiactivisme se caractérise par le développement de montages intertextuels empruntant aussi bien aux images diffusées dans des reportages ou des documentaires télévisés, des images d’archives, des dessins animés que des extraits de films, de chansons ou de discours. Ce phénomène, connu sous le nom de found footage, rendu facile par les outils informatiques très accessibles (16), engendre alors, par le (re/dé)montage de séquences éparses, la création d’un nouvel imaginaire, d’une nouvelle unité de sens mélangeant fiction et réalité, romantisme et horreur ; le tout présentant bien souvent un certain esthétisme graphique et sonore mais aussi un contenu ambigu. Ainsi, pour le chercheur québécois André Habib, le found footage consiste dans :
« Le réemploi d’images (films publicitaires, images de séries B, films des premiers temps, images d’archives) qui tend à les remettre en lumière, nous invitant à les « revoir » et à les faire signifier autrement, selon les nouvelles chaînes dans lesquelles elles s’inscrivent et le traitement particulier (ralenti, recadrage) auquel elles donnent lieu. […] Ces reprises déploient une intelligence critique, se fondent sur un plaisir esthétique ou simplement ludique. En détournant le sens initial des images et en exposant ainsi leur fonction première, ces reprises nous invitent également à nous arrêter sur ces images, à les regarder pour « ce qu’elles sont » : des artefacts culturels, des traces de l’histoire, des fragments de pellicule. En d’autres mots, la pratique du found footage peut être analysée comme une modalité de l’arrêt sur image (même si, dans les faits, l’image est animée) entendue comme un mode de repotentialisation et de dévoilement des images, parfois oubliées, souvent invisibles (17) »
(...) En somme, cette vidéo recombinante synthétise les traits essentiels de l’imaginaire complotiste de Soral au travers de métaphores et de représentations symboliques politiquement signifiantes : le héros pur et courageux luttant seul (Soral, la musique de Cena) face à un ennemi omnipotent, immonde (littéralement im mundus – hors du monde) et déshumanisé (les zombies / le lobby sioniste) afin de délivrer du joug oppresseur le peuple aux abois (Glenn et Tara). (...)
Or « dans un environnement où le virtuel domine de plus en plus », en particulier dans le cadre du fait social et politique complotiste, « je trouve ce procédé dangereux [parce qu’il] induit une sorte de négation du référent qui peut semer le doute dans les esprits et conduire à toutes les falsifications : après tout, cette actualisation des images n’est rien d’autre qu’une forme de manipulation (37) ». Aussi, en « réagencement et resignifiant des séquences puisées dans des sources diverses (38) », les vidéos recombinantes participent d’un brouillage entre les faits et la fiction, « l’énoncé référentiel [et] l’énoncé fictionnel (39) », alors même que ces « deux genres sont irréductiblement séparés et s’opposent même radicalement (40) ». Surtout, faute d’une éducation à la critique des médias et des images suffisamment développée, « nous ne pouvons pas présumer que les spectateurs liront ces éléments comme une grammaire symboliquement connotée (41) », subjective et idéologiquement (pré)constituée et non comme la « vérité vraie » se donnant à voir en elle-même au travers des images (42).
Dans un monde saturé d’images qui se succèdent à un rythme effréné, l’internet, qui se veut un diffuseur infini, offre potentiellement à la planète entière un accès à une base de données quasi illimitée (43). Ainsi, la création d’archives du web, le développement des podcasts, l’avènement de plates-formes de téléchargement en peer to peer ou de sites de partage de contenus nous permettent de piocher à souhait dans des millions de contenus audio, vidéos ou textuels disponibles afin de les recombiner de manière infinie. Or, face à un tel fourmillement, et notamment lorsque des acteurs radicaux s’emparent du web et de ses potentialités afin de diffuser leurs discours dans des formes esthétisées et idéalisées, il est plus que jamais impératif de développer une véritable éducation à la critique des médias conçue comme autant d’outils à disposition du public pour comprendre les enjeux et usages sociopolitiques de la communication (visuelle) moderne. Ceci est tout particulièrement indispensable lorsqu’elle passe par des dispositifs sociotechniques tellement présents dans nos vies quotidiennes que, parfois, nous ne prenons même plus la peine de les interroger.