Exercice 2

Tout jugement de valeur est lié à un contexte d'énonciation, c'est-à-dire à des circonstances dans lesquelles le jugement a été exprimé et qui en ont déterminé le contenu. Les circonstances de l'énonciation renvoient par exemple à l'époque, à la nationalité, au milieu social, à la profession, aux croyances, aux positions philosophiques ou idéologiques de l'auteur du jugement (ou énonciateur).


Précisons d'emblée que le jugement de valeur proposé comme sujet de dissertation générale vise le plus souvent à susciter une réflexion personnelle sur un problème que l'on est invité à actualiser, c'est-à-dire à traiter en fonction de préoccupations actuelles, sans se référer nécessairement au contexte d'énonciation. Il n'est donc généralement pas indispensable de connaître exactement les circonstances de l'énonciation d'un jugement − que l’énoncé du sujet ne précise d'ailleurs souvent pas − pour être à même de disserter judicieusement à son propos.


Cela dit, il peut s'avérer toutefois fort utile, si cela est possible − dans le cadre d'un travail se déroulant par exemple en temps libre −, de rassembler quelques données sur le contexte d'énonciation du jugement, dans la mesure où elles permettent parfois d'éclairer − voire de modifier − le sens de ce dernier.


exemple :

énoncé : « Jamais nous n'avons été plus libres que sous l'occupation allemande. »

(J.-P. Sartre)


L'interprétation d'un tel énoncé − lequel constitue il est vrai un cas limite − risquerait fort de déboucher sur un contresens, au cas où l'on ne connaîtrait pas les informations suivantes, ici absolument indispensables :

  • Sartre a toujours manifesté contre le nazisme un engagement intellectuel résolu.

  • Sartre est devenu, dès 1943, le chef de file de l'existentialisme, mouvement d'essence philosophique récusant le poids du déterminisme dans la destinée humaine et valorisant au contraire l'importance de la liberté dont l'homme peut user pour se construire activement et concrètement.

  • Sartre a publié en 1944 un article intitulé « La République du silence », qui commence par une formule paradoxale et provocante (celle qui constitue précisément notre exemple), et dans lequel il expose l'idée que l'occupation allemande représente une situation dramatique exceptionnelle, face à laquelle chacun est amené à se déterminer en toute clarté et en prenant librement ses responsabilités.


Même si tous les énoncés de dissertation n'offrent heureusement pas une apparence aussi trompeuse, nous constatons qu’il peut s'avérer éclairant de posséder quelques connaissances sur les circonstances de l'énonciation d'un jugement.

Observez attentivement les énoncés suivants, accompagnés du nom de leurs auteurs. Puis, dans les articles du Petit Robert 2 (éd. 1974) consacrés à ces derniers, sélectionnez chaque fois au moins trois éléments d'information qui vous sembleraient utiles à retenir pour éclairer le sens de leurs jugements.

Or, le plus souvent, la seule référence explicite au contexte d'énonciation se trouve être la mention du nom de l'auteur du jugement (l'usage voulant tout naturellement que l'on indique, par honnêteté intellectuelle, le nom de celui à qui l'on « emprunte » la pensée que l'on cite). Le nom de l'auteur constitue donc généralement l'unique clé ouvrant l'accès aux circonstances de l'énonciation du jugement.


« La propriété, c'est le vol. »

(J. Proudhon)



PROUDHON (Pierre Joseph). ♦ Socialiste français (Besançon, 1809 − Paris, 1865). Issu de la classe ouvrière, il fut successivement typographe, petit imprimeur et journaliste. « L'audace provocante avec laquelle il porte la main sur le sanctuaire économique » (Marx), sur le droit de propriété dans Qu'est-ce que la propriété ? (1840), suscita de vives réactions dans la bourgeoisie. Il poursuivit ses critiques dans De la création de l'ordre dans l'humanité (1843) où il fait du travail le seul capital réel. Mais très vite, il nuança ses attaques, cherchant moins, dès lors, à supprimer la propriété privée qu'à en atténuer les abus, moins à anéantir le système capitaliste qu'à le réformer et à concilier la bourgeoisie et le prolétariat, s'en prenant vivement aux théories communistes dans La Philosophie de la misère (Système des contradictions économiques, 1846) qui s'attira une sévère critique de Marx dans Misère de la philosophie (1847). Représentant du peuple à l'Assemblée nationale (1848) et rédacteur de plusieurs journaux, Proudhon fut condamné à la prison (1849-1852) pour son opposition à Louis Napoléon Bonaparte. Mais, après L'Idée générale de la révolution au XIXe siècle (1851), où il expose les principes de l'anarchisme, il parut croire en la possibilité d'un rapprochement entre Napoléon III et la cause de la réforme sociale (Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat du 2 décembre 1852). La publication de son ouvrage De la justice dans la révolution et dans l'Eglise (1858) l'obligea à se réfugier à Bruxelles. C'est à son retour en France que parut Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution (1863), et après sa mort, De la capacité politique de la classe ouvrière. Père de l'anarchisme (à qui Bakounine doit beaucoup), fondateur du système mutualiste, du syndicalisme ouvrier et du fédéralisme, il apparaît à la fois comme un révolutionnaire et, selon Marx, comme un conservateur « petit bourgeois constamment balloté entre le Travail et le Capital, entre l'économie politique et le communisme ». Ses partisans s'opposèrent aux représentants du socialisme marxiste lors de la Ière Internationale.


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« Dieu est mort. »


(Fr. Nietzsche)



NIETZSCHE (Friedrich). ♦ Philosophe allemand (Röcken, Thuringe, 1844 − Weimar 1900). Après une éducation luthérienne dans un milieu exclusivement féminin et des études de philologie et de philosophie, il obtint une chaire de philologie à Bâle (1869). Lié avec R. Wagner, en qui il admirait alors « le contraire de toutes les vertus allemandes », ainsi qu'avec Cosima von Bülow, amie du musicien, et influencé par Schopenhauer, il vit dans la tragédie la victoire des Grecs sur le pessimisme, grâce à la synthèse de l'esprit apollinien de la forme (arts plastiques) et à l'enthousiasme dionysiaque (musique). [L'Origine de la tragédie, 1872.] Dans les Considérations inactuelles (1873-1876), il formula une mise en question de la culture allemande et du système scientifique de la civilisation, tout en exprimant déjà des réserves sur Wagner (dont il se sépara en 1878), devenu nationaliste prussien et pieux. Malade, il quitta l'enseignement (1878) et, à part des relations affectives avec Lou Andréas Salomé (qu'il demanda en mariage), il vécut de plus en plus solitaire et incompris, séjournant en Suisse, en Italie et dans le midi de la France. Dénonçant les préjugés moraux et annonçant la transmutation générale des valeurs, ses ouvrages sont écrits dans un style aphoristique, critique et polémique (Humain trop humain, 1878 ; Aurore, 1881 ; Le Gai Savoir, 1883-1887 ; Par-delà le bien et le mal, 1886 ; La Généalogie de la morale, 1887 ; Le Crépuscule des idoles, L'Antéchrist, Le Cas Wagner et Ecce Homo, son autobiographie, 1888) ou lyrique et visionnaire (Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885). Atteint de paralysie générale (1889), Nietzsche fut d'abord interné, puis soigné par sa mère et sa sœur ; celle-ci contribua à faire connaître ses œuvres, mais fut aussi en partie responsable, avec son mari Foerster, nationaliste prussien et antisémite, de leur récupération par l'idéologie nazie. − « Disciple du philosophe Dionysos » ou des penseurs présocratiques, poète, physiologiste et législateur (La Naissance de la philosophie à l'époque de la tragédie), Nietzsche substitue à la traditionnelle recherche du vrai celle du sens, le problème de la généalogie des valeurs et du principe des évaluations, montrant comment s'opèrent les déplacements et les renversements de perspective. Si la « volonté de puissance » sous sa forme active est créatrice de valeurs qui affirment la vie, d'une morale aristocratique, les forces réactives triomphent en opposant à la vie un idéal qui « n'a cessé de mentir en jetant l'anathème sur la réalité » : l'idéal de Socrate, le premier décadant, celui du platonisme avec son monde intelligible immuable, ceux du judaïsme et du christianisme avec leur morale d'esclaves, celui de l'humanisme moderne dont l'égalitarisme trahit des origines plébéiennes et chrétiennes. Aussi faut-il, selon Nietzsche, opérer une transmutation générale des valeurs, conquérir la liberté en s'affranchissant des valeurs établies. Ainsi, en même temps que la mort de Dieu et du dernier homme, le plus méprisable de tous car il a perdu le sens de son propre dépassement, Zarathoustra annonce la venue du surhomme qui créera des valeurs nouvelles et dont la volonté de puissance sera l'affirmation la plus totale de la vie, coïncidant avec l'acceptation la plus joyeuse de l'éternel retour.


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« L'art n'est pas une soumission, c'est une conquête... conquête sur l'inconscient presque toujours, sur la logique très souvent. »

(A. Malraux)



MALRAUX (André). ♦ Ecrivain français (Paris, 1901). Il publia d'abord des textes d'inspiration surréaliste, Lunes en papier (1921 ; dédié à Max Jacob) et Royaume farfelu (publié en 1928). Parti pour l'Indochine (1923) à la recherche de statues khmères, il passa en Chine (1925) où il prit contact avec les révolutionnaires communistes. Confrontation de deux cultures (La Tentation de l'Occident, 1926), plus encore participation à l'histoire en train de se faire, cette expérience fut le fondement de ses premiers romans : dès Les Conquérants (1928) et La Voie royale (1930), Malraux exalte la volonté de puissance par l'action, geste de domination et de liberté face à la souffrance et à la mort. A l'aventure individuelle dans un monde tragique succéda le thème de la révolution et de la fraternité virile dans La Condition humaine (1933, prix Goncourt). Rattaché aux mouvements d'extrême gauche, Malraux dénonça le totalitarisme nazi dans Le Temps du mépris (1936) et le fascisme espagnol dans L'Espoir (1937), témoignage de son engagement aux côtés des républicains durant la guerre civile, mais plus encore affirmation renouvelée que l'homme se définit par ce qu'il fait et non par ce qu'il rêve. Etre dans l'histoire, « transformer (l'expérience) en conscience » face à « l'absolue réalité de la mort », ce thème a conduit Malraux, depuis Les Noyers de l'Altenburg (1943), à exalter le geste créateur de « formes hétérogènes à celles de l'apparence », susceptibles de redevenir « présence au delà de la mort » (« L'art est un antidestin »). Vaste vision épique de l'homme dans sa création, Le Musée imaginaire (1947), La création artistique (1948) et La Monnaie de l'absolu (1950) ont été illustrés par des essais (réflexions au style somptueusement postclassique et évoquant Chateaubriand) sur l'histoire et les cultures, Les Voix du silence (1951) et La Métamorphose des dieux (1957). − Combattant de la Résistance, ayant participé au gouvernement du général de Gaulle en qui il vit l'homme du destin et à qui il soumit sa conception de l'histoire, Malraux a été ministre des Affaires culturelles de 1958 à 1969. Ses Antimémoires ont commencé à paraître en 1968.


réponses (éléments d’information utiles)


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