Hyperactivité culturelle à Nicolas-Bouvier ? 3 expériences

1. Luxe, calme de Mathieu Bertholet à La Comédie

par Sandrine Fabbri, enseignante de français

La C2a et la M1b sont allées à la Comédie voir Luxe, calme, écrit et mis en scène par Mathieu Bertholet qui est venu discuter en classe avec les élèves. Des rencontres fortes sur un thème polémique: le suicide assisté.

Directeur du Théâtre Poche Gve, Mathieu Bertholet, né en 1977 à Saillon, s’est formé à Berlin et invente des spectacles où l’écriture scénique est tout aussi importante que les mots. Pour sa dernière production créée au Vidy Lausanne puis représentée à la Comédie de Genève, il s’est confronté au thème du suicide assisté en l’intégrant dans le décor d’un palace suisse. Son idée, un rien provocatrice: pourquoi ne pas consacrer un des palaces de la Riviera lémanique à l’euthanasie? Façon de prendre acte du tourisme de la mort tel que pratiqué en Suisse mais qui condamne les étrangers ayant décidé de recourir au suicide assisté d’aller rendre leur dernier souffle dans des appartements austères et sans âme. Pourquoi l’ultime voyage ne pourrait-il pas se dérouler dans les ors et les lustres, face aux panoramas magnifiés par Hodler? Pourquoi pas, en effet. D’autant que certains palaces souffreteux ont déjà trouvé un nouveau souffle en se transformant en cliniques de luxe.

Si le propos de la pièce est perturbant, sa forme théâtrale est déconcertante pour des spectateurs non avertis. Les personnages ne sont pas des individus mais forment un choeur où chacun est interchangeable, assume différentes partitions et choisit même chaque soir les répliques qu’il veut prononcer sur un canevas tout de même fixe qui répartit le spectacle en deux parties: l’histoire du palace à la suisse et le destin de personnes décidées à en finir dans les excès d’une ultime célébration de la vie – champagne, sexe, cocaïne. C’est un euphémisme de dire que mes élèves ont été aussi intéressés qu’interloqués. Même si je les avais préparés en leur montrant un reportage réalisé par la RTS pour La puce à l’oreille, en discutant du suicide assisté et en lisant quelques pages de Luxe, calme, titre emprunté aux célèbres vers de Baudelaire: « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. » La Suisse étant championne du luxe et du calme, selon l’auteur, mais peu douée pour la volupté – ce dernier terme étant d’ailleurs parfaitement inconnus de nos élèves, qu’ils soient en C1 ou en M4, en huit ans, jamais je n’en ai rencontré un pouvant le définir. Ah! les mots de l’amour et du plaisir!

La rencontre avec Mathieu Bertholet s’est donc révélée d’autant plus importante pour débriefer le spectacle. Les élèves ont exprimé leurs interrogations et incompréhensions, l’auteur et metteur en scène a décliné ses intentions et ses professions de foi dont celle-ci, majeure: « Je ne veux pas vous imposer un point de vue, une vision de la vie, mais vous proposer un spectacle ouvert auquel réagir avec les sens plutôt qu’avec l’intellect. A vous de le lire et de l’interpréter. »

Qu’en ont retenu les élèves? Qu’ont-ils aimé, compris? Qu’est-ce qui les laisse sceptiques? Qu’ont-ils appris sur l’histoire des palaces en Suisse, sur le suicide assisté, sur le travail d’un auteur et metteur en scène contemporain, sur la fabrication d’un spectacle? La C2a a rédigé (c’était une épreuve) un point de vue critique en plusieurs arguments. Extraits de points de vue critiques de la classe C2a

2. Phèdre en classe

par Antonella Gaggioli, enseignante de français

Le 2 février dernier débarquait dans notre école une partie de la compagnie 2b (soutenue par le Théâtre de Vidy) pour présenter à plusieurs classes une « conférence » sur la pièce racinienne par excellence : « Phèdre ». Rien que ça…

Et assez vite lors de cette prestation, les élèves se sont rendu compte qu’ils assistaient à une véritable performance -pensée et écrite par François Gremaud- du comédien Romain Daroles, qui certes parlait de la pièce de Racine, mais surtout s’est amusé à nous en rejouer les passages les plus importants, incarnant les différents personnages avec un humour, une grande justesse et une énergie remarquables !

Les classes de Sandrine Fabbri (M1b) Kamal Parsipour (M4d) et Antonella Gaggioli (Pra et C3a) ont eu la chance d’y assister. Voici quelques retours d’élèves :

Notre classe a eu la chance d’accueillir Romain Daroles, un comédien. Il nous a présenté une pièce, « Phèdre ! », et cela m’a beaucoup plu. On a pu voir que le comédien aime ce qu’il fait. Tout le monde a été captivé par ce qu’il disait. Le fait de devoir interagir avec lui, pendant la pièce, nous a donné le sentiment d’avoir fait complètement partie de l’histoire. C’est une bonne expérience et je suis contente d’avoir pu y participer. Jasmina M1b

Nous avons eu la chance de pouvoir assister à une pièce interprétée par Romain Daroles. J’ai vraiment beaucoup aimé l’histoire, le comédien était très crédible et nous entraînait bien dans l’histoire. La mythologie est un monde très varié et assez difficile à comprendre. Il faut un peu de temps avant de bien reconnaître tous les personnages. Les protagonistes étaient vraiment très charismatiques et la fin de la pièce m’a bluffée. Sofya, M1b

J’ai beaucoup aimé l’extravagance du personnage et l’accent du sud. Le « retour à la réalité », quand il nous a dit d’ouvrir les livres et qu’une fois le livre ouvert je me suis rendu compte que le comédien jouait ce qui était écrit, était impressionnant !  Kyla, C3a

3. Figaro, de la Comédie de Genève à l’Opéra Nations 

par Sandrine Fabbri, enseignante

« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. » Beaumarchais, Le Mariage de Figaro

La M2c et la M4b ont vu Le Mariage de Figaro de Beaumarchais à la Comédie de Genève et la M4b a enchaîné avec Figaro-ci, Figaro-là! à l’Opéra Nations après avoir rencontré en classe le metteur en scène et comédien Joan Mompart.

« Il n’y a que les petits hommes, qui redoutent les petits écrits. »: cette « petite » phrase prononcée par Figaro déplut à Louis XVI et valut à Beaumarchais une énième incarcération. Digne contemporain de Casanova et du Marquis de Sade, le dramaturge libertin, homme à femmes et d’affaires, espion pour Louis XV et Louis XVI à Londres, marchand d’armes au profit de la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis, créateur du droit d’auteur, chantre de la liberté d’expression et j’en passe, retourne en prison alors que la Bastille ne tombera que cinq petites années après la création de La Folle Journée ou le Mariage de Figaro lors de laquelle fut prononcée la désormais historique « petite phrase ».

D’abord censurée, cette pièce aux accents pré-révolutionnaires et féministes fut ensuite un triomphe. Elle aura été jouée cent fois entre 1784 et 1787, en 1786, Mozart en tire avec Da Ponte son sublime et sulfureux opéra Le Nozze, sa charge politique contre les abus de pouvoir et la corruption d’une société monarchique décadente est explosive. Danton aurait dit: « Figaro a tué la noblesse. ». Laquelle noblesse aurait ri à gorge déployée aux représentations, n’imaginant pas qu’elle riait de sa propre fin.

En somme, Le Mariage de Figaro, œuvre phare des Lumières, annonce une nouvelle époque même s’il y aura des lendemains qui déchantent, et la pièce bat de nombreux records: le nombre de ses représentations au XVIIIe, la longueur du monologue de Figaro – le plus long du répertoire français d’Avant-Révolution -, l’accumulation d’intrigues, péripéties et coups de théâtre qui donnent le tournis aux plus avertis.

Comédie de Genève, 23 février 2018, Le Mariage de Figaro

À Genève, le spectacle mis en scène par Joan Mompart durait trois heures et demie avec un entracte de vingt minutes.

N’ayant peur de rien, j’ai prétendu qu’il ne durait que deux heures et y ai emmené deux classes – enfin, j’étais malade le jour J, soit le vendredi 23 février. Alain Schorrer, Enrique Serra et Hichame Hadir ont donc dû relever sans moi le défi. Résultat: la M4b a tenu jusqu’au bout à une exception près, tandis qu’ils ont été un certain nombre de la M2c à partir à la pause. Mais deux heures de spectacle, c’est déjà très bien. D’autant que le monologue de Figaro, qu’on n’avait pas encore lu en classe, en a fait ciller et vaciller plus d’un – c’était avant l’entracte. Mieux encore: tous les élèves ont aimé et ont marché à fond dans le comique qui les a fait beaucoup rire. D’un point de vue pédagogique, la démarche est réussie: le spectacle a fortement aidé nos étudiants à comprendre une pièce à la langue difficile (vocabulaire, tournures de phrases, allusions d’époque) et à l’intrigue, comme dit précédemment, des plus serpentines.

En effet, lorsque j’ai retrouvé mes élèves en classe, ils m’ont parlé du Mariage de Figaro avec passion et en détails, décrivant les comédiens, les décors et la musique, narrant des passages en riant encore, me donnant un bon avant-goût du spectacle que j’ai vu le 4 mars. Cet enthousiasme a permis une magnifique rencontre avec Joan Mompart qui, malheureusement, n’a pu venir que dans la M4b, agenda chargé et épuisement guettant obligent: non seulement il a mis en scène le Mariage, mais il interprète aussi le long rôle de Figaro avec les cabrioles qui vont avec, et, juste après Genève, la troupe est allée jouer à Monthey et à Fribourg. Sans solution de continuité, Joan Mompart a encore repris les 20 et 22 mars, après l’avoir donné le 13 novembre 2017, Figaro-ci, Figaro-là! à l’Opéra Nations, que nous ne pouvions pas ne pas aller voir avec la M4b. Bref, nous avons eu de la chance: à Genève, nous sommes les seuls à avoir reçu la visite de « Figaro » en classe – cela aide parfois encore d’avoir été critique de théâtre dans une autre vie!

EC Nicolas-Bouvier, 8 mars 2018, Joan Mompart / Figaro en classe

Les élèves ont donc raconté au metteur en scène avoir apprécié l’humour et la drôlerie, le miroir reflétant le public (mise en abyme, théâtre dans le théâtre, vous les spectateurs êtes le peuple), l’implication du violoncelliste dans le jeu, les costumes mêlant contemporain et classique, et avoir adoré Chérubin fou de l’amour et de toutes les femmes, jeune pré-pubère qui découvre l’ivresse des sens et qui le clame au monde, pour devenir homme à la fin de la pièce. Dans Le Nozze, Mozart lui a offert l’inoubliable air Voi Che sapete Che cos’è l’amore, d’ailleurs repris dans Figaro-ci, Figaro-là!

Mais les élèves ont également avoué avoir terriblement souffert durant l’interminable monologue de Figaro… Ce qui a fait dire à Joan Mompart qu’il devrait sans doute encore le retravailler. Après que chacun s’est exprimé sur le spectacle, le comédien a raconté son parcours depuis l’interruption de ses études et le long passage dans la troupe d’Omar Porras à ses activités actuelles d’acteur et metteur en scène indépendant de théâtre et opéra avec des incursions dans le cinéma.

Deux questions essentielles turlupinaient la majorité de mes élèves: comment apprend-on des textes aussi longs, ah! le monologue de Figaro, ouh! la, la, et comment arrive-t-on à ne pas tomber amoureux de sa partenaire d’amour sur scène… Joan Mompart a pris très au sérieux ces deux questions qu’il juge tout à fait pertinentes et a développé ses réponses avec force anecdotes. Selon lui, ce sont de véritables difficultés. Au début de sa carrière, lui-même est tombé dans le piège de l’amour pour avoir confondu fiction et réalité et avoir été séduit par sa partenaire de scène. Quel est le secret pour échapper à ce piège? Seuls le métier et l’expérience permettent d’éviter les interférences entre vie privée et vie professionnelle, répond-il. J’ai failli mentionner Angelina Jolie et Brad Pitt et tant d’autres, mais me suis abstenue.

Par contre, j’ai raconté à Joan Mompart avoir essayé la veille de « mettre en scène » quelques élèves et m’être retrouvée face à des difficultés que je n’avais pas imaginées: tel garçon se gênait à prendre la main d’une fille, tel autre à s’agenouiller devant une autre (mais ils l’ont fait), un troisième s’est lui catégoriquement refusé à déposer un chaste baiser sur la joue de Chérubin, ce qui m’a rendue pantoise. Ledit élève a été grandement soulagé lorsque Joan Mompart a raconté que, lui aussi, lors de son premier rôle, s’est tout d’abord refusé à « embrasser » un partenaire masculin – là aussi je suis restée pantoise. Rien de plus normal, donc, autant pour moi! Question de génération? De culture?

Opéra Nations, jeudi 22 mars 2018, Figaro-ci, Figaro-là!

Beaumarchais a conçu une trilogie dont Le Mariage est le deuxième volet. Dans Le Barbier de Séville, transposé en opéra par Rossini, Rosine épouse le Comte Almaviva grâce à l’aide de Figaro; dans Le Mariage, le Comte, las d’avoir couché avec toutes les paysannes des environs (pensez Don Juan), le Comte, donc, veut rétablir la droit de cuissage qu’il avait lui-même aboli au nom de l’amour pour déflorer la belle Suzanne juste avant qu’elle n’épouse Figaro, soit La Folle Journée; dans La Mère coupable, la Comtesse (Rosine), lasse des trahisons de son mari et attirée par la jeunesse, aura, en digne cougar, un enfant avec Chérubin – on attend toujours le compositeur qui en tirera un opéra (c’est une annonce, j’écrirais volontiers le livret).

Joan Mompart a conçu un petit bijou mêlant opéra et théâtre, Le Barbier et Le Mariage, soit Figaro-ci, Figaro-là! Lui-même interprète des tirades de Figaro tirées des deux pièces, tandis que trois chanteurs interprètent notamment des airs de Il Barbiere di Siviglia et des Nozze. C’est une merveille, un spectacle tout public de cinquante-cinq minutes celui-là et qui plaît vraiment à tous les âges. Où Joan Mompart renoue avec l’improvisation de la Commedia dell’arte, joue avec le public et le chef d’orchestre Philippe Béran, lui-même ancien enseignant de physique, désormais passionnément dévoué à la musique. En sus de ses nombreux engagements internationaux pour diriger des ensembles, il est, depuis 2002, responsable de l’action pédagogique de l’Orchestre de la Suisse Romande et de l’Orchestre de Chambre de Lausanne et enseigne la direction d’orchestre à la Haute Ecole de Musique de Lausanne depuis 2009. A la fin du spectacle, nous avons retrouvé les artistes dans le foyer. Mes élèves ont salué Joan Mompart comme un « vieux pote », et que je te « checke » la main, et que j’exprime mon enthousiasme, enthousiasme partagé par les jeunes chanteurs d’opéra qui n’ont pas dû se faire prier pour poser sur la photo souvenir, bien au contraire!

Si l’on compte que l’on a également vu en classe Fabrice Luchini interpréter Beaumarchais l’insolent dans le film de Molinaro, mes élèves auront bénéficié d’une véritable immersion dans l’univers de Beaumarchais, homme aux multiples facettes. Et, sans doute, n’oublieront-ils jamais ni Figaro ni Joan Mompart pour, peut-être, retourner au théâtre voire à l’opéra – oui, oui, j’ai des étudiants qui aiment déjà les œuvres lyriques, enfin, surtout des étudiantes…