COURS n°1 - L'analyse de l'énoncé
Ce cours est adapté de la brochure pédagogique intitulée "APPRENTISSAGE DE LA DISSERTATION brochure-élève séquence no 1 : analyse de l’énoncé" élaborée par Sylviane Dupuis, Daniel Grossen et Michel Rychner.

Théorie - comment procéder à l'analyse de l'énoncé (les 8 étapes) ?
Comment procéder à l'analyse de l'énoncé ?
Tout jugement implique quelque chose qui demande à être expliqué. Nous appellerons démarche analytique l’opération qui consiste à faire apparaître l’implicite d’un énoncé - de la même manière qu’on casse une noix pour en extraire le fruit. Cette démarche suppose un certain nombre d’étapes successives, menant à la compréhension de l’énoncé, puis au choix de la démarche à adopter, en fonction du problème à traiter.
Pour mener à bien et dans le détail l’analyse de l’énoncé, on procédera concrètement de la manière suivante :
1) Examiner :
l’énoncé, pour déterminer avant toute chose s’il s’agit d’un sujet de dissertation générale (portant sur une question morale, philosophique, esthétique, etc.) ou de dissertation littéraire (portant sur un champ littéraire précis ou sur une œuvre définie) ;
le libellé des consignes éventuelles, qui contiennent souvent des indications précises sur le type de travail demandé (traitement du sujet, point de vue à adopter, démarche préconisée, plan à suivre, etc.) ;
le contexte d’énonciation, susceptible d’éclairer - parfois aussi de modifier - le sens du jugement exprimé. Ce contexte d’énonciation renvoie à l’auteur de la citation (l’énonciateur1), et, à travers lui, à une époque historique précise et/ou à un contexte d’idées particulier.
Remarque :
Dans le cas d’une dissertation générale, il s’agira de tenir compte essentiellement du contexte actuel – c’est-à-dire qu’il faudra mettre l’énoncé proposé en relation avec l’époque contemporaine, en montrer la validité, la portée, l’intérêt et s’il y a lieu les limites de validité ou la non pertinence dans le monde d’aujourd’hui ; c’est ce qu’on appelle une actualisation.
exemple :
« Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »
(M. de Montaigne)
Discutez et illustrez ce propos de manière générale, après l’avoir brièvement situé dans son contexte historique.
a. L’énoncé propose un sujet de dissertation générale, puisqu’il n’est pas demandé de confronter ce propos à l’œuvre de Montaigne.
b. La consigne précise qu’il s’agira d’actualiser le propos de Montaigne, après avoir rappelé dans quel contexte historique il apparaît (cf. ci- dessous).
c. contexte d’énonciation :
énonciateur : Montaigne, auteur d’Essais qui se présentent à la fois comme une « peinture du moi » en mouvement et comme des « exercices intellectuels » d’humaniste.
époque historique : Renaissance française (XVIe siècle).
contexte d’idées : humanisme.
2) Repérer les mots-clés :
Repérer les mots-clés fondamentaux pour cerner la signification générale de l’énoncé, en recherchant si besoin est leur sens dans le dictionnaire, ce qui a souvent pour avantage de préciser une définition approximative ou qu’on croyait connaître, et de « lancer » la réflexion.
exemple :
« On n’est curieux qu’à proportion qu’on est instruit. »
(J.-J. Rousseau)
mots-clés : « curieux » ; « instruit »
3) Examiner la formulation de l'énoncé :
Examiner en détail les particularités de la formulation du jugement : vocabulaire, syntaxe et style − c’est-à-dire tout ce qui précise ou oriente le sens de l’énoncé.
1. vocabulaire : tous les termes de l’énoncé sont-ils connus et bien compris ? On prendra garde au fait que d’une part, le sens des mots évolue avec le temps, et que d’autre part, certains mots ont plusieurs sens, parmi lesquels il faut choisir l’acception qui convient, en relation avec le contexte. (Attention : même pour certains mots d’usage courant, il est parfois utile d’en vérifier le sens exact !)
2. syntaxe : on analysera les constructions grammaticales, en repérant les relations logiques présentes dans l’énoncé, et les mots-outils (connecteurs ou termes d’articulation, négations, adverbes nuançant le sens de l’énoncé, etc.).
exemple :
« La règle d’or de la conduite est la tolérance mutuelle, car nous ne penserons jamais tous de la même façon, nous ne verrons qu’une partie de la vérité et sous des angles différents. »
(Gandhi)
La conjonction « car » introduit l’énoncé d’une cause, établissant un lien de cause à effet entre les deux propositions contenues dans la citation.
exemple :
« Le bonheur n’est pas de faire toujours ce qu’on veut, mais de toujours vouloir ce qu’on fait. »
(F. Gregh)
L’énonciateur oppose ici deux conceptions du bonheur, l’une naïve et irréaliste (« faire toujours ce qu’on veut »), l’autre réfléchie (« toujours vouloir ce qu’on fait »), en optant pour la seconde : « n’est pas… mais ».
On sera aussi sensible aux limites de validité que se donne le jugement. Souvent, ce sont les adverbes qui permettent de savoir à quelle catégorie de jugement on a affaire.
exemple :
« On n’a jamais écrit un bon livre avec des symboles déterminés à l’avance. »
(E. Hemingway)
L’adverbe « jamais » donne à l’énoncé un caractère absolu, soulignant la portée universelle du jugement.
exemple :
« Il suffit parfois de quelques instants de bonheur pour sauver du néant une journée. L’important est de ne pas consentir au désespoir. »
(A. Gide)
L’adverbe « parfois » limite ici, en revanche, la portée universelle du jugement.
3. style : l’énonciateur use-t-il d’un ton particulier (catégorique, ironique, humoristique, etc.) ? d’effets rhétoriques ou de figures de style (métaphores, comparaisons, etc.) ?
exemple :
« Il faut être un enfant, n’est-ce pas, pour s’imaginer qu’un artiste soit quelque chose d’utile... »
(P. Gauguin)
Lui-même artiste-peintre, Gauguin use bien sûr ici de l’ironie3. Pour lui, le fait qu’un artiste soit à sa manière « utile », ou nécessaire à la société, ne fait pas de doute.
exemple :
« On ne peut pas toujours être une étoile au ciel ; on peut toujours être une lampe à la maison. »
(G. Eliot)
Les deux images-clés, « étoile » et « lampe », sont des métaphores4 qu’il convient d’interpréter pour saisir le sens de l’énoncé, à savoir qu’il n’est pas donné à tout le monde d’accomplir une destinée exceptionnelle (« être une étoile au ciel »), mais que tout le monde peut être pour les siens une source de lumière ou de réconfort (« être une lampe à la maison »).
4) Identifier le thème :
Identifier le thème de l’énoncé (c’est-à-dire l’idée générale et abstraite sur laquelle porte le jugement − ou, dans le cas de la dissertation littéraire, le thème littéraire ou l’œuvre concerné(e) par le jugement).
exemple :
« La vie échappe à la logique, et tout ce que la seule logique construit reste artificiel et contraint. »
(A. Gide)
mots-clés : « vie », « échappe à », « logique », « artificiel », « contraint »
thème : la logique
Attention!
Comme c’est le cas dans l’exemple ci-dessus, le thème ne recoupe pas forcément le sujet grammatical de l’énoncé.
Le thème peut rester implicite et se dissimuler sous le thème apparent.
exemple :
« Il faut brûler tous les livres ! »
(Paracelse)
thème apparent : les livres
thème réel : l’ancienne médecine (à laquelle le savant de la Renaissance Paracelse veut substituer sa nouvelle théorie médicale, en « brûlant » − au sens métaphorique − livres anciens et théories dépassées).
Le thème est parfois à déduire de l’analyse de l’énoncé, par exemple lorsque celui-ci se présente sous une forme imagée, métaphorique, périphrastique ou allusive.
exemple :
« Chaque homme porte sur son épaule gauche un singe et sur son épaule droite un perroquet. »
(J. Cocteau)
thème : (la tendance de l’homme à) l’imitation
[Les images du singe et du perroquet renvoient en effet toutes deux à l’idée d’imitation.]
exemple :
« Il nous plaît de chercher en autrui ce qu’il nous déplaît de trouver en nous. »
(P. Chaponnière)
thème : l’amour-propre
[L’amour-propre conduit en effet à se réjouir des défauts d’autrui en refusant de voir les siens propres.]
On peut enfin se trouver en face de deux (voire même de trois ou quatre) thèmes.
exemple :
« La ville a une figure, la campagne a une âme. »
(J. de Lacretelle)
thèmes : la ville / la campagne
5) Cerner le propos :
Cerner avec exactitude le propos pour être à même de reformuler le jugement. Le propos est l’énoncé d’un point de vue – celui de l’énonciateur –, parmi d’autres possibles, sur le thème (ou dans le cas de la dissertation littéraire, l’œuvre littéraire) envisagé(e) ; c’est ce qui est dit du thème.exemple :
« L’Art, ce Christ des temps modernes. »
(L. Aragon)
thème : l’art
reformulation du propos : Selon Aragon, l’art moderne ne cesse de mourir et de ressusciter.
exemple :
« Seules les âmes très élevées et les âmes très basses ne changent pas. »
(Confucius)
thème (à déduire) : la constance psychologique reformulation du propos : Selon Confucius, seuls font preuve de constance les esprits d’une grande élévation spirituelle ou d’une grande bassesse.
Ainsi par exemple, en ce qui concerne le seul thème de la liberté, on pourrait proposer une multitude de jugements différents :
LA LIBERTÉPropos 1 : « La vraie liberté, c’est de pouvoir toute chose sur soi. » (M. de Montaigne)
Propos 2 : « La force est la seule garantie de la liberté. » (A. Blanqui)
Propos 3 : « La liberté n’existe que là où l’intelligence et le courage parviennent à mordre sur la fatalité. » (R. Caillois)
REMARQUE
Il sera bon de se demander si l’énoncé contient des éléments implicites ; dans certains cas en effet, la mise au jour de ces implicites (ou de ces non-dits) est une condition nécessaire de la reformulation de l’énoncé.
Cerner correctement le propos permet de se faire une idée précise de la position adoptée par l’énonciateur. Loin de devoir être considéré comme une vérité absolue (du moins en un premier temps), le propos exigera d’être analysé, puis − le plus souvent − mis en question et, s’il y a lieu, confronté à d’autres points de vue divergents, ou même contraires, sur le même thème. (Dans le cas de la dissertation littéraire, on se contentera généralement − sauf recommandation particulière − d’expliciter, de commenter et d’illustrer le propos, en référence à l’œuvre littéraire concernée.)
ATTENTION
Disserter consiste en principe à prendre position et à défendre son propre point de vue par rapport à celui d’autrui. Ce qu’il faut donc développer et discuter, c’est le propos contenu dans l’énoncé (c’est-à-dire le point de vue particulier qui nous est proposé sur le thème). Développer le thème sans tenir compte du propos conduit invariablement à sortir du cadre du sujet à traiter.
6) Formuler une question dont l’énoncé pourrait fournir la réponse :
Formuler une question dont l’énoncé pourrait fournir la réponse – c’est-à-dire une question préalable implicite –, ce qui constitue une manière complémentaire de cerner le propos, voire de déterminer le problème.
ATTENTION
Il ne s’agit pas simplement de donner mécaniquement une forme interrogative à l’énoncé, ce qui a de fortes chances de déboucher sur une platitude, mais bien de circonscrire, par le biais de la question posée, le domaine concerné par l’énoncé.exemple :
« La liberté n’existe que là où l’intelligence et le courage par- viennent à mordre sur la fatalité. »
(R. Caillois)
Question préalable implicite : Quelles sont les conditions d’exercice de la liberté ? (et non : Où la liberté existe-t-elle ?)
Reformulation du propos : Selon Caillois, il n’y a de liberté qu’à condition qu’intelligence et courage s’opposent à la fatalité.
7) Si cela est possible, formuler le contre-énoncé :
Si cela est possible, formuler le contre-énoncé, c’est-à-dire le jugement de sens contraire à celui de l’énoncé − ce qui pourra fournir une indication sur le type de démarche à adopter :
si le contre-énoncé est possible, s’il a un sens, voire formule une contre-vérité intéressante et défendable, la démarche dialogique pourra être adoptée ;
si le contre-énoncé s’avère peu pertinent, ou absurde, on choisira la démarche herméneutique.
exemple :
« La force est la seule garantie de la liberté. »
(A. Blanqui)
contre-énoncé : La force n’est pas la seule garantie de la liberté. [Le contre-énoncé a un sens, et ce jugement est tout à fait défendable. On pourra donc recourir ici à la démarche dialogique, en envisageant au cours du développement d’autres points de vue sur la même question.]
exemple :
« On ne peut pas toujours être une étoile au ciel ; on peut toujours être une lampe à la maison. »
(G. Eliot)
contre-énoncé : On ne peut pas toujours être une lampe à la maison, (c’est-à-dire éclairer ses proches, dans la mesure de ses possibilités), mais il est donné à chacun d’accomplir une destinée exceptionnelle.
[Le contre-énoncé a un sens, mais cette affirmation n’est guère défendable. On recourra donc ici à la démarche herméneutique, pour expliciter le sens (métaphorique) de l’énoncé, puis développer et illustrer son propos.]
8) Poser le problème :
Poser le problème. Cette étape est déterminante pour l’ensemble du travail ; c’est aussi la plus délicate.
Le problème peut se définir succinctement comme la question centrale à traiter, qui mérite examen et, le plus souvent, prête à discussion. C’est de lui en effet que dépendra toute la réflexion à mener ; il constituera donc le fil conducteur de la dissertation.
Pour simplifier, disons que la manière la plus simple d’approcher le problème, en un premier temps, consiste à mettre en question l’affirmation contenue dans l’énoncé.
C’est cette mise en question qui (en dehors d’éventuelles consignes)
déterminera aussi la démarche à adopter, dont le choix s’avère indissociable de la formulation du problème.
(Remarquons que la reformulation du propos s’avère souvent très utile au moment de poser la question conduisant au problème - en particulier dans le cas d’énoncés à caractère métaphorique, allusif ou énigmatique.)
« La barbarie est vaincue sans retour, parce que tout aspire à devenir scientifique. »
(E. Renan)
Mise en question : Est-il vraiment certain que le développement de la science a permis de vaincre définitivement la barbarie ?
Si l’on est amené à répondre par l’affirmative, estimant que le jugement proposé ne tolère guère de contestation (c’est-à-dire que le contre-énoncé paraît irrecevable), la démarche qui s’impose est la démarche herméneutique, et le problème consistera à se demander pourquoi le jugement proposé est vrai. (Il peut également arriver qu’une consigne impose de recourir à cette démarche.)
Si en revanche - ce qui est le cas la plupart du temps - on juge, après réflexion, ne pas pouvoir répondre uniquement par l’affirmative, et que le jugement proposé exige (comme ici) d’être nuancé, discuté, voire même réfuté, on sera amené à adopter une démarche dialogique, et le problème se posera alors en termes de dilemme.
exemple :
« La barbarie est vaincue sans retour, parce que tout aspire à devenir scientifique. »
(E. Renan)
formulation du problème : Le développement de la science a-t-il contribué à vaincre définitivement la barbarie, ou au contraire la science a-t-elle montré son impuissance à la vaincre, voire même a-t-elle servi dans certains cas la barbarie ?
Le problème représentera donc, dans le cas de la démarche herméneutique, l’objet de réflexion engendrant examen, recherche et élucidation ; dans le cas de la démarche dialogique, il représentera la question controversée à discuter tout au long du travail.